Terrorisme, surmédiatisation et angoisse sociale

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À la suite des événements survenus la semaine dernière à St-Jean-sur-Richelieu et Ottawa, l’équipe CEUC s’est questionnée sur la couverture médiatique qui en a découlé, sur la peur qu’elle a causée à la population, ainsi que sur la psychologie des deux hommes qui ont causé ces situations. Nous avons donc interrogé Mme Linda Paquette, psychologue et professeure en psychologie sociale et communautaire à l’UQAC. Elle nous propose une piste de réponse sur la situation actuelle au Canada.

La première question que l’on se pose, traite de l’effet de la médiatisation sur les criminels et sur la population. La professeure nous donne l’exemple des suicides au Québec. Il y aurait trois suicides par jour dans notre province. Ils ne sont jamais diffusés dans les médias, sauf lorsqu’ils sont accompagnés d’un meurtre. « La raison à ça, c’est que nous nous sommes rendu compte que lorsqu’une personne met fin à ses jours et que c’est médiatisé, c’est comme si ça brisait l’interdit. En résulte une augmentation du nombre de suicides dans les jours ou les semaines qui suivent » a indiqué Mme Paquette. Ainsi, nous pouvons nous demander si l’effet est le même dans le cas des attentats.

Il est évident qu’on ne peut empêcher la médiatisation de ce genre d’événements, mais est-ce que la façon dont les médias les couvrent pourrait donner de la gloire à celui qui commet l’acte et pourrait ouvrir la possibilité à d’autres? Mme Paquette croit que nous devrions remettre en question la façon dont les médias ont traité les événements de la semaine dernière.

Pour la population, en situation de stress social, où un événement imprévu amène la peur, il y a augmentation de l’anxiété et de la méfiance. Un phénomène peut en ressortir, celui de la rumeur. Nous avons pu le constater durant la fusillade du parlement, avec la rumeur des trois tireurs ou la rumeur des coups de feu au Centre Rideau. Informations qui se sont toutes les deux avérées fausses. Selon Mme Paquette, les médias devraient être formés à réagir au phénomène de la rumeur. Ils devraient être très méfiants, vérifier et contrevérifier l’information avant de la diffuser. Certains médias ont extrêmement mal couvert la situation d’Ottawa, tandis que d’autres l’ont très bien fait selon elle, par exemple Radio-Canada.

Sur le plan politique, ces événements ont été récupérés pour augmenter la peur de la population pour faire accepter des mesures qui ne sont peut-être pas justifiables à l’heure actuelle. « Dans des situations de crise, quand on amplifie la peur avec des discours qui mettent l’accent sur l’acte terroriste, malheureusement, les gens sont paniqués et acceptent plus facilement les solutions radicales de la part des dirigeants. Il est dommage, que de façon très évidente, ces événements aient été récupérés pour augmenter la peur dans la population » a ajouté la psychologue. Plutôt que de favoriser un apaisement, ça augmente le stress social, et du même fait, augmente le nombre de rumeurs. Alors, on peut voir des situations comme celle de l’alerte à la bombe de Place du Saguenay en fin de semaine dernière. On ne peut pas savoir ce qui se serait passé sans les attentats qui se sont produits dernièrement, mais on peut croire que ça peut être lié à un stress plus élevé chez la population.

Psychologie du terroriste

Il est impossible de savoir ce qui s’est passé dans la tête de Michael Zehaf-Bibeau ou de Martin Couture-Rouleau, et il est important de prendre conscience que nous ne pourrons jamais en être certains. Par contre, Mme Paquette peut mettre en lumière ce qui selon elle aurait pu se passer pour qu’ils se décident à commettre de tels actes.

Ce que l’on sait, c’est qu’ils ont chacun commis un crime, un acte extrême qui est associé à une idéologie terroriste. On parle de quelqu’un qui est d’origine canadienne, et qui, dans les deux cas, est hypothétiquement très démuni sur le plan psychosocial. On parle ici de problèmes conjugaux, de problèmes sociaux, d’un grand sentiment d’exclusion du groupe d’appartenance. Il y a donc une grosse rupture de lien entre la personne et son environnement proche. Pour les deux individus, on découvre un discours djihadiste. Il s’agit de deux personnes qui ont agi par elles-mêmes, et qui, par ailleurs, dans leur milieu social, vivaient ce qu’on pourrait appeler de l’aliénation sociale. On parle d’une personne qui se sent étrangère aux gens autour d’elle.

« Quand on vit une situation très isolée, très difficile sur le plan psychosocial, on est en perte de lien avec l’autre. Si l’on ajoute une problématique de santé mentale avec des idées agressives, de la rage, de la rancune envers des proches, de la rancune en général, de la colère et que tout perd son sens. Ça peut être tentant d’aller s’affilier avec un groupe qui offre un genre d’appartenance sur les réseaux sociaux et qui offre un sens à une situation qui n’en a pas », a-t-elle expliqué. Nous n’avons aucune preuve que c’est ce qui s’est produit dans les présents cas, mais on peut le croire. Ces personnes tombent sur les réseaux sociaux dans un groupe qui donne un discours, un délire religieux, elles se font des connexions, et elles se trouvent un groupe d’appartenance. Soudainement, en ayant le sentiment d’être un grand perdant dans la vie, on devient quelqu’un qui commet un acte grandiose.

Ainsi, peut-être devrait-on commencer à intervenir sur les réseaux sociaux et combattre ces groupes qui tentent d’influencer les gens vers le terrorisme.

Audrey-Anne Maltais – Rédactrice Web – CEUC

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