FUITE

Désespéré, je m’agrippe à des bribes de souvenirs. Piégé par l’oubli. Je marche à Berlin près du mur, un plan suivi, je m’arrête pour lire : Escape is a mighty method to destabilise dominion. C’est peint là, sur le béton froid. Un blanc. Je reviens à moi, accoudé au bar. Une gorgée d’élixir, en espérant replonger, ça ne sert à rien.

L’absence s’installe, la phrase demeure l’effet d’une sentence. La fuite est la seule issue. Il n’y a rien d’autre à faire. Notre tyran est invisible, sa domination est implacable. La démocratie, le capitalisme, la finance. Ce système est invincible, imbu de sa propre légitimité. Nous n’avons plus de guerre à mener. Notre fuite est psychédélique, notre exil est spirituel. Le réel est détraqué jusque dans ses moindres confinements. La folie n’avance à rien. Il nous reste la marge et un cocktail explosif de dépresseurs, de stimulants, de psychotropes hallucinogènes. Tout pour éviter de basculer du mauvais côté.

Je lève ma grosse 50 bien haut pour ne rien perdre. Un ivrogne parle seul au bout du bar, un homme sirote un scotch à quatorze dollars en lisant les nouvelles de la bourse et me voici à mi-chemin, ni trop l’un, ni vraiment l’autre. La mesure en toutes choses. Un amoncellement de scènes morcelées me revient en bloc. Des plans superposés, des hommes de partout, assis au grand bar de l’humanité. Tout le monde a quelque chose à fuir.

Sur la promenade, il y a quelques Japonais, stéréotype éternel, qui prennent des clichés du mur. Mon pas est lent. Chaque section a son artiste, l’art contre la division. Les fresques s’étendent sur plus d’un kilomètre. De l’eau s’écoule, de l’agitation à l’est, au bord de la rivière. Un trou quadrillé de barres d’armature perce le mur là quelque part. La Spree, son débit pondéré. Quelques punks boivent de la bière en plein air. Le béton sur des kilomètres, l’autobahn, la frontière, au-delà des rivières sinueuses où l’Elbe pénètre la Vltava. L’est a quelque chose de sensuel. Mon délire me porte à l’est jusqu’à Prague, jusqu’à Cracovie où mes souvenirs se meurent. Une sorte de fièvre, la chaleur alcoolique.

Je suis saisi d’angoisse. C’est ma vie qui m’échappe. Il me reste des clichés d’hier, de la semaine dernière. De vieux détails se noient là, dans cette routine. Les images ternissent et finissent par se confondre. J’oublie. Un travelling, des tabourets vides, un last call timide martèle le passage du temps. La fuite est éphémère. Elle me glisse entre les mains comme tout le reste.

Auteur : Paul Begin-Duchesne (Étudiant en études littéraires françaises)