//ULTRA-VIOLENCE

ULTRA-VIOLENCE

« This one’s for every friend who got taken off the streets so the upper class could sleep. »

Pat « the Bunny » Schneeweis

Il a semblé dormir, rien qu’une seconde, écrasé dans l’entrée de la tabagie, à peine à l’abri du vent glacial. Un frisson, novembre lui est rentré dans le corps, le manque dans l’âme et quêtant pour une dose, pour manger, pour boire, pour oublier. Les vitrines des cafés étaient froides d’un regard qui ne viendrait jamais, toujours fuyant la réalité crue de la rue.

Je l’ai vu hier soir chez le libraire, arracher les dernières pages d’un vieux Bukowski, les chiffonner et en bourrer sa veste. C’est ce qu’il aurait voulu. Je lui ai jeté de la monnaie en sortant du nettoyeur mardi dernier. Il était moins crade : sa veste propre, ses bottes cirées, ses cargos trouées. Je l’ai vu acheter une big ten à l’épicerie du coin.

Une fille est venue, une punk, son genre de filles. Une drôle d’histoire, une scène, ils s’engueulaient en plein blizzard. Les flics sont passés, les flics passent toujours, avec leur laïus prémâché. Ils ont volé le peu qu’ils avaient, elle et lui, ils ont dit que c’était un crime. Que c’était un crime de s’assommer à la freebase ou de se faire un fix derrière le bar du coin, c’est toujours un crime de le faire parce que parfois, quand le vent est glacial, on aimerait mieux crever.

Les joues creuses autant que les cernes, ils reniflaient la mine basse près de la blanchisserie. Je crois qu’elle pleurait ce soir là, il lui a baisé le front longuement, les deux tremblaient. Cette semaine là, j’ai lu un truc, du mysticisme chrétien à chier. L’histoire de Lucifer, le porteur de lumière, c’était un ange juste avant sa chute dans les enfers. On l’a créé son enfer, le leur aussi. Nous sommes tous les mêmes, ni bon, ni mauvais. Mon café empestait ce soir là, j’ai cru que l’anse allait céder tellement je tenais fort la tasse. Je regardais mes deux junkies, anges déchus, avec l’impression amère que je profitais de leur paradis alors qu’ils souffraient mon enfer.

Auteur : Paul Bégin-Duchesne (Étudiant en Études littéraires françaises)