//CHEZ THÉRÈSE

CHEZ THÉRÈSE

(POUR PUBLIC AVERTI)

Sainte-Foy universitaire, Sainte-Foy gentrifié. L’anarchiste pis moi on a arpenté l’asphalte flambant neuve du parc. On a quelque chose comme une dégustation de bière, une autre façon de dire qu’on va se paqueter, on vieilli aussi, nos expressions changent. Ça fait quand même plus chic de dire : «j’ai déguster plusieurs bières microbrassées au Québec.» Plutôt que : «On a tinké de la micro en tabarnac, j’pourrais même pu te dire les sortes.» Pour une fois on se berçait d’illusions, fait que on s’en allait déguster une cinquantaine de bières de notre terroir. Moi je chauffe, je laisse l’anarchiste chialer. J’fais un détour pour le passer dans Sillery, ça, ça va le mettre en criss. Tout d’un coup le parlement, je vois ses pupilles qui se dilatent comme un prédateur assoiffé du sang de la classe politique. Un peu après, il me dit :

— Ciboère, tu vas passer dans Sillery?

Je dis rien.

— Esti de quartier bourgeois du calice, t’es cruel man. C’est le luxe des crosseurs, Regarde ça! Ça pu le député pis le haut-fonctionnaire icitte, j’vas vomir arrête moi su’le bord.

Je l’ai pas pris au sérieux, deux secondes plus tard, la vitre ouverte. J’le vois qui dégurgite son shish taouk, en plein boulevard Laurier, sur les beaux souliers cirés d’un bandit à cravate. J’avais jamais vu ça, c’était comme un courant-jet de ses vomissures. L’anarchiste y’est vert, j’fais mon possible pour le sortir des quartiers politichics. On slaque dans un coin d’étudiants, je parque ma poubelle au bord du chemin. On entre. Ça fait pas deux minutes qu’on est là, que le punk nous ouvre déjà des bières. Y’a du houblon là, quelque chose de pas possible, c’est comme se saouler au grand bar de l’humanité.

L’anarchiste vire chaud vite, y’est de même lui. Le temps passe, moi je jase avec une belle allemande, est icitte en échange, pour ben paraître je parle de bière. Sauf qu’elle vient du coin de Cologne, c’est plus le vin là-bas, j’ai juste l’air cave pis plein de préjugés. Ça arrive. Je me pogne une gorgée nerveuse pour changer de sujet. Pis là, l’anarchiste pète un verre. C’est bête, c’est de même que tout d’un coup, ça s’obstine fort. Ça brasse. Le punk est en esti, c’était un beau verre Coke. L’anarchiste il s’en fou, c’était un verre Coke. Tout le monde se réconcilie en plein chaos, y’a quelqu’un qui a parlé, un mot qui a percé le vacarme, un mot plus fort : «Thérèse». C’est la fin. C’est ma mort.

On appelle une brigade de taxis. C’est comme un cortège, une genre de parade, le défilé des marginaux. Là j’vas préciser, parce que y’a du monde qui comprendront pas, alors que y’a du monde de la place qui auront mal au foie juste à entendre le nom de Mme Thérèse Drago. Chez Thérèse c’est quelque part à Québec, quelque part où j’ai jamais trop compris comment me rendre à part chaud noir en taxi, une place ben respectable entre le quartier Saint-Jean Baptiste pis le néant. C’est une institution, un after, un vrai, ça fait longtemps que ça existe, ben avant que j’aie bu ma première bière. Dans l’temps c’est Thérèse elle-même qui runnait la place, asteur faut voir, j’pas trop sûr, mais j’pas un habitué non plus.

En rentrant dans le taxi, l’anarchiste s’étale à côté de moi, les yeux vitreux, la gueule molle, y’est pas su’ son trente-six mettons. C’est lui qui parle : «

— Aweille Chez Thérèse m’sieu.

— Théwèse? Théwèse qui?

— Thérèse l’after esti! Tsé c’est un after genre dans le haut de la basse ville.»

C’pas ben clair, l’anarchiste est pas patient quand y’est chaud, en plus il s’explique mal. Pis le chauffeur son français est un peu mou. Il comprend pas : «

 — After quouoi?

— Écoute moé ben mon p’tit haïti, là chu rond en tabarnac, Thérèse c’est un after bar, after hour calice, une place pour boire quand tout est farmé ou que les voisins veulent nous casser ‘a face.»

Lucide, cohérent, rapide, efficace, peut-être pas. Mais fouille moi comment le gars a compris. J’y repense avec le recul, pis à jeun, y’a peut-être juste suivi les autres taxis. Un moment donné il s’arrête pis il dit :

 — Voualà Ouéné Lévesque, ça fera quinze doullars.

 — Eille toé, start moé pas avec René Lévesque, ça me tente fuck all à soir.

Je calme l’anarchiste, y’a juste pas compris. On a perdu nos punks, je paye le taxi. Dans le doute, on n’attend pas dehors, on descend dans le sous-sol de la Drago pour boire une Black clandestine. C’est plein. Le plafond vibre quasiment. Le set-up c’est ben simple, y’a deux, trois set de patio dans un petit salon, une cuisine semi-réservée au tenancier pis des toilettes pas malpropres pentoute. Comme de fait, ça fume en dedans, un vrai smog. Y’a un gars qui fait le tour avec une vingt quat’ su’ l’épaule, il vend du rêve au monde incapable de s’arrêter après trois heures. Une fois qu’on y a passé la matinée, on s’y fait au sous-sol de Thérèse. On se fait à l’ivresse interminable, aux barrières sociales qui tombent, tout le monde est pareil une fois rendu aussi loin dans la gueule de la ville. Ça a peut-être un petit quelque chose de rassurant, l’anarchiste il sourit, sa petite bière pendant au bout de son bras nonchalant. Moi, j’analyse. J’suis toujours un peu en retard sur l’impression, sur le moment présent.

Quand j’ai émergé de Chez Thérèse ce matin-là, le soleil m’a avalé. Les êtres de la nuit qu’on était avec l’éternel goût de bière en bouche, ça peu juste passer d’un extrême à l’autre. L’anarchiste dormait à côté du bac bleu. La chaleur m’a envahit, j’ai cru un moment que j’allais vaciller d’un côté ou de l’autre de la marge ce jour-là, soit la psychose, soit me caser. J’ai titubé, les deux pieds ancrés au milieu, j’ai cherché l’eau comme Tantale, j’ai erré.