Vingt-deux secondes

Je tends le bras et le pli sec de mon coude s’écaille. Mes doigts gonflés se referment sur une miette de petit gâteau; une seule miette, vieille et toute chaude. Je salive pathétiquement et ma gorge se contracte. Tous ces efforts pour si peu manger…

Mon estomac ne se plaint plus, il se nourrit douloureusement de ses réserves. Ce que j’ai faim! Ce que j’ai soif! Ma sueur chute sur mes grossières rondeurs et mes cuisses suintent, encore à moitié sur le matelas humide d’urine. Pourquoi suis-je vie, moi, Patty Scott? Moi, cette larve! Études abandonnées, travail de misère, mariage décevant, sans enfant. J’aurais pu aspirer à mieux, mais je n’ai jamais ressenti le besoin de le faire.

Je tourne la tête, juste assez pour voir la décrépitude de la chambre. Un papier peint, qui rappelle des vergetures, stigmatise les murs. Ses couleurs vives se sont effacées avec le temps et ses motifs ont étrangement fusionné ensemble, de sorte qu’il n’en reste qu’un ensemble de lignes beiges difformes. La mélamine des meubles a rondi sous le poids des déchets qui s’entassent dessus et de l’humidité qui règne dans la pièce. Et les odeurs! Elles se confondent à la chaleur. Ce que ça sent mauvais!

Je laisse retomber la tête sur le sol. Marc… Oh! mon dévoué mari! Son visage de glace, ses veines presque violettes, son odeur d’alcool, ses yeux écarquillés et sa bouche accueillant la mort de force. Il s’effrite déjà, dans le sauna insoutenable de mon abdomen, sa main crispée sur mon bras.

Tout est de ma faute!

Hier soir, la porte a claqué. Je me souviens avoir sursauté. Il y a eu des pas lents et désordonnés dans la cuisine, le salon, le couloir, la salle de bain. L’eau a coulé. J’ai attendu, j’ai soupiré. Il se mettrait en colère quand il me verrait, je le savais. J’étais souillée et lasse. Mon drap était tombé de mes épaules et je n’avais même pas essayé de le retenir. À quoi bon? Je m’en savais incapable. J’ai grignoté en grelottant. J’ai bâillé, je me suis endormie, je me suis réveillée et je l’ai encore attendu. Il était revenu depuis un moment, j’entendais toujours l’eau dans la salle de bain.

Il a finalement ouvert la porte de la chambre et a parcouru du regard le pâté de chair que j’étais.

« Pis? Tu t’es salie pendant que j’tais pas là?

— Oui…

— Chus même pas surpris. Té qu’une grosse truie, Patty. T’as jamais rien su faire d’autre que d’manger! Bouffer et chier! »
Il crachait ces mots en titubant. J’acquiesçais en silence et ça le choquait.

« Pourquoi que tu fais jamais rien, Patty?! Regarde-toé! Té même pu capable de bouger! »

Il pleurait quand il s’est positionné derrière moi et a commencé à me soulever. Il a dû s’y reprendre par trois fois. Le matelas a bougé et, en voulant l’arrêter, Marc a trébuché sur le drap qui était tombé. Sa poigne s’est relâchée et j’ai basculé dans sa direction. Mes monstrueuses chairs se sont effondrées en déluge sur lui.

Sa lutte a duré vingt-deux secondes.

Et me voilà, un jour plus tard, qui livre l’ultime bataille de ma vie : manger.

Écrivaine : Sarah Pageau (étudiante en études littéraires françaises)

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