//VIANDE FROIDE

VIANDE FROIDE

Les policiers ont depuis peu adhéré à la politique de Wilson : s’ils veulent de son aide, il ne doit y avoir avant lui personne d’autre sur les lieux du crime. Pour éviter toute influence, il est également interdit de lui révéler le moindre détail, à moins qu’il n’en demande. Mais, comme il ne fait pas officiellement partie du corps policier, ils ne peuvent le laisser explorer les lieux seul. Nous sommes donc les premiers arrivés, suivis d’une petite foule silencieuse. Il y fait froid, mais si Wilson en est incommodé, il n’en manifeste rien, comme à son habitude. Je contracte les muscles pour atténuer mes frissons. Devant nous s’alignent des rangées de corps roses décapités. Stoïques, nous enfonçons parmi eux. Les carcasses de porcs défilent de chaque côté. Les yeux de Wilson, lorsqu’il est à la recherche d’indices, sont d’une langueur fascinante. On pourrait s’attendre à ce qu’ils parcourent promptement tout à leur portée, avides d’indices. Pourtant, ses paupières s’alourdissent, et ses pupilles ne bougent qu’à peine. Elles se promènent paresseusement, en un mouvement continu. Avant qu’il ne cesse d’avancer, je crois remarquer un motif, une répétition dans la façon qu’a son regard de caresser l’environnement : un huit.

Il me faut quelques secondes avant de l’apercevoir. Parmi les cadavres, un cadavre. Il est suspendu par un crochet qui s’enfonce dans sa nuque et émerge du creux de sa gorge. Je suis frappé par sa pâleur extrême, translucide. Vous me direz qu’un mort est toujours blafard : sachez, cher lecteur, que si je suis loin d’avoir la finesse d’esprit de mon camarade, j’ai moi-même une certaine expérience des scènes de crime. Ce macchabée est bien plus livide que la majorité de ceux que j’ai déjà eus sous les yeux. Ses poignets sont noués avec ses pieds, dans son dos, qui décrit un arc inquiétant. Sa carotide est tranchée. Un détail insolite retient mon attention : elle avait des anneaux aux mamelons. Entre les deux, deux mots tracés au marqueur, un ordre : « Mange-moi. » Je détourne le regard, et remarque alors Wilson, qui ne s’intéresse déjà plus à la victime. Il marche en direction d’une machine équipée de quelques leviers, plusieurs mètres plus loin. Pendant que les agents de police restent sur place, médusés par le corps, je rejoins mon compagnon. Il désigne quelque chose par terre, en prenant soin de ne pas y toucher. Une chaise renversée. Et quelque chose de plus petit, un bâtonnet noir. Il s’agit d’un crayon marqueur. Wilson jette la tête vers l’arrière, observe le plafond, jette un œil aux gouttes de sang éparses qui s’étalent sur le sol, et repart vers le groupe d’agents, qui commencent à peine à remarquer notre absence.

« Le meurtrier est encore ici. »

Tous les visages se tournent vers nous, en un seul mouvement. Puis, un policier agrippe son arme et se penche, en regardant en dessous des carcasses, comme pour s’assurer qu’il n’y a pas une paire de jambes quelque part dans l’entrepôt. Un autre se met à observer ses collègues avec suspicion. Le détective officiel se retourne brusquement vers lui et lui jette : « Quoi, tu ne penses tout de même pas qu’il s’agit d’un de nous? » puis ajoute, à l’intention de Wilson : « Est-ce que c’est ce que vous essayez de nous faire croire? » Mon camarade se tait un instant, observe tranquillement l’homme d’âge mûr. « Non. Il se trouve dans le congélateur, peut-être étendu au sol, mais plus probablement suspendu dans les airs. Et je mettrais ma main au feu s’il n’est pas mort de froid. » Les agents de police et les membres en restent bouche bée. L’un d’eux fait quelques pas hésitants, en regardant autour de lui. « Le congélateur est situé au bout de cette rangée de crochets », précise Wilson. Plusieurs policiers, l’arme au poing, se mettent alors en marche dans cette direction. Après quelques instants, des exclamations nous parviennent. Un agent revient vers nous en courant, et confirme qu’un homme mort est effectivement suspendu par les vêtements à un crochet, dans le congélateur. Le détective et moi regardons Wilson, lui avec suspicion, moi avec admiration. Il n’attend pas plus longtemps avant de se lancer dans ses explications. « Évidemment, vous aurez remarqué que la victime est morte d’une hémorragie. Elle a été suspendue tête en bas avant que sa carotide ne soit entaillée, ce qui me laisse croire qu’elle a été tuée dans un autre lieu, puisque le meurtrier a laissé tous ses outils sur place, et qu’aucun bac de sang n’y figure.

— Quels outils? » interroge immédiatement le détective.

— Le crayon et la chaise, tout près des manettes de commande du convoyeur. Regardez les crochets auxquels sont suspendues ces pauvres bêtes : ils sont reliés à un rail, qui est relié à un système de locomotion mécanique. Le meurtrier a eu la mauvaise idée d’accrocher la femme juste en face des manettes de commande.
— Mais pas du tout, s’exclame le détective, puisqu’elle est à au moins dix mètres de distance de la machine!

— En traçant le message sur le corps de sa victime, le coupable a dû perdre l’équilibre, et en cherchant à le retrouver, il a frappé du pied le levier qui actionne le mouvement des rails. Ce faisant, un crochet l’a agrippé par ses vêtements en lui égratignant le dos et l’a amené directement dans le congélateur. Regardez ces gouttes de sang, elles indiquent son trajet. Les porcs sont déjà saignés lorsqu’ils arrivent ici, ils ne laissent donc pas de traces de sang derrière eux. Le cadavre, qui était accroché aux rails parallèles à celui de notre homme, s’est dirigé dans le sens contraire, l’éloignant de la chaise renversée et du crayon marqueur. Ce genre de système de locomotion sert à déplacer les lourdes carcasses dans le congélateur. En temps normal, quelqu’un s’y trouve pour les décharger et afin que les rails puissent continuer leur chemin, mais comme le corps de l’agresseur est resté accroché, le système automatique a simplement immobilisé les rails. »

Le détective est bouche bée. Puis, agacé, il rétorque :

« Et j’imagine que vous connaissez également le motif du meurtre?

— Naturellement. Le message écrit sur le torse de la victime mène à croire qu’il s’agit d’une manifestation activiste, pour les droits des animaux par exemple. Mais un meurtrier qui sélectionne sa victime au hasard n’éprouve pas de haine pour elle. Étrangement, beaucoup de tueurs en série sont très concernés par l’esthétisme de leurs crimes. Or, la façon dont sont tracées les lettres est toute sauf esthétique. Le message a été écrit avec colère. Je penche donc pour le crime passionnel, déguisé en activisme, afin de détourner l’attention de lui. Les signes ne manquent pas. L’association entre la femme et le porc, et également entre la femme et une pièce de viande, ne s’agit-il pas d’une belle image pour traiter cette dernière de prostituée? De plus, cela se voit dans la position du corps, qui est une posture de domination sexuelle, ainsi que dans le message, qui peut avoir une connotation sexuelle. Je crois que le meurtrier a découvert que celle qu’il aimait lui était infidèle. »

Ainsi fut résolu le dix-septième cas soumis à l’intelligence de ce cher Wilson.

Écrivaine : Gabrielle-May Ouellet (étudiante – Études littéraires françaises à l’UQAC)