//LA CROIX BLANCHE

LA CROIX BLANCHE

« Te souviens-tu ?  Tu t’y préparais depuis des jours, des semaines, des années. Adolescent, tu affirmais déjà que tu ne t’intéressais ni aux filles ni aux garçons. Tu ne t’intéressais qu’à Dieu. Tes amis se moquaient ouvertement de toi en affirmant que tu resterais puceau toute ta sainte vie et que tu allais déflorer une nonne après quarante ans d’abstinence. Ils ne comprenaient pas, ils n’ont jamais accepté ta drôle de différence et je dois t’admettre que moi aussi, je pensais comme eux. Devant mes copines, lorsque je parlais de toi, je t’appelais le petit Christ, le martyr. Une façon de me détacher de ce que tu voulais devenir, de nier que tu n’étais pas comme les autres et que tu touchais à quelque chose qui m’était très secondaire. Une séparation entre moi et toi. Toi, l’enfant parfait, catholique, pieux. Celui qu’on citait à la maison et dans les classes tandis que moi, assise sur le banc de bois des punitions, je subissais avec une hargne incommensurable les fameux coups de règles auxquels tu n’as jamais eu droit. Et même si ça avait été le cas, même si tes doigts et tes joues étaient devenus rouges sous les volées,  tu aurais continué à sourire, à prier, à invoquer le sacrifice. Irréprochable jusqu’au bout. Détestable jusqu’à me damner.

Je ne peux pas dire que je t’ai aimé. Vivre dans ton ombre, c’était être l’autre. Celle qui n’est jamais assez, qui jure comme un charretier et néglige le chapelet après le repas du soir. Quand le dimanche venait et que l’heure de la messe approchait, tu te précipitais à la sacristie pour aider monsieur le curé. Parce que bien sûr, tu étais le servant. Tu n’aurais pas pu être assis dans la nef, à chahuter avec les autres gamins comme nous le faisions tous. Tu étais trop parfait, trop dévot. Un jour, j’ai souhaité que tu laisses tomber les hosties. Les gens auraient arrêté de t’aduler, tu aurais lâché un juron sonore et j’aurais été, pour une fois, première aux yeux de nos parents. Ce n’est pas arrivé. Tu les serrais trop étroitement contre ton cœur, dans leur petit ostensoir doré, apeuré à la simple idée qu’elles puissent toucher le sol.

À tes dix-huit ans, tu as pris une décision qui n’a étonné personne. Tu as commencé ton noviciat et je n’ai pas dis au revoir. J’avais envie que tu partes, que tu disparaisses. Je voulais exister sans vivre par procuration à travers les récits de perfection que les gens me faisaient de toi. Que tu passes le reste de ta vie les genoux pliés, à louer un Dieu qui ne m’avait jamais manifesté sa présence, ne me concernait pas.

Du moins, c’est ce que je pensais. Après ton départ, la vie au village n’était plus la même. Le goût des pommes que je volais chez la vieille marchande me semblait plus amer maintenant que tu n’étais plus là pour me faire la morale : le fruit était plus juteux lorsque tu me rabrouais en me disant que c’était un pêché, que j’irais en enfer. Papa et maman n’allaient plus à la messe. J’ai recommencé à m’y rendre pour me moquer de toutes ces bondieuseries, persuadée que revoir la vierge toute décrépite au fond du chœur me rappellerait pourquoi je te détestais tant. Ça n’a pas fonctionné.

Six années s’étaient écoulées lorsque tu as décidé de prononcer tes vœux perpétuels. Six ans à me chercher, à grandir sans ton auréole à mes côtés. J’avais choisi de te haïr jusqu’au bout et de ne pas y aller. La curiosité – tu dirais que c’est la providence, mais tu sais que je n’y crois pas ! – m’a pourtant poussée à m’y rendre. Tu avais changé et tu étais resté le même. Tes cheveux avaient cédé leur place à un crâne lisse et chauve. Tu portais une longue aube un peu jaunie, sur laquelle était brodé le signe du Sacré-Cœur. En te voyant, j’avais eu envie de m’enfuir. Claquer la porte de la chapelle où se déroulait la cérémonie, m’éloigner à nouveau de toi et de ton regard si déterminé. Je n’ai jamais compris l’éclat de tes yeux. Tantôt douceur, tantôt douleur. Longtemps, j’ai cru que tu n’étais qu’un hypocrite, un homme qui simulait d’aimer Dieu pour t’élever dans l’échelle sociale de la famille. Même en ce jour où tu allais prononcer tes vœux, je me suis sentie réduite à zéro.

Tu redevenais cet enfant prodigue, ce gamin que tous aimaient. Quant à moi, j’étais le monstre, l’impie.
Je n’ai pas écouté les paroles échangées. J’observais plutôt autour de moi ce que les autres faisaient. Une dame dans un âge respectable essuyait la morve du nez de son petit-fils. Un homme s’endormait dans le banc à côté de moi. C’était papa. Une rousse aux pommettes proéminentes et à la mâchoire anguleuse te couvait de ses émeraudes brillantes en épongeant ses paupières d’un mouchoir bordé d’un lys. Maman. Je me souviens d’un chant si beau, si doux, si grandiose que je n’ai pas pu m’empêcher de regarder ce qui se passait. Tu étais étendu par terre, en croix. Tel ce Christ auquel je te comparais autrefois. Les copines auraient ri en te voyant ainsi. Pas moi. Je n’ai pas regardé ailleurs, je n’ai pas détaché mes yeux de ton corps ancré au sol. Je n’ai pas saisi la signification de ce que tu faisais et je ne veux toujours pas la comprendre. Le sens de ce geste t’appartient, je ne te le prendrai pas. Je ne désire en garder que cette image marquante dans mon esprit, ce mystère irrésolu. Lorsque tu t’es relevé et que tu es venu nous saluer à la fin de la cérémonie, tu n’étais plus mon frère. Tu étais le leur. J’ai fait semblant que ça ne m’affectait pas, que c’était ce que j’avais voulu. Dette effacée, tu me laissais enfin la place tant désirée.

J’ai parlé de toi à mes enfants, puis à mes petits-enfants. Je ne suis jamais retournée te voir. Je craignais que tes pupilles rayonnent encore de cette lueur de joie que je ne comprenais pas, même après tant d’années à implorer un Dieu qui ne pouvait exister. Je m’étais convaincue que tu étais malheureux, que tu détestais ton choix et que tu maudissais chaque jour ta vie en souhaitant te passer la corde au cou. Tandis que moi, j’étais heureuse, comblée, libre. Terminés, les messes, les prières et les chapelets ! Je faisais ce que je voulais en me disant que toi, celui qui était tant adulé par mes parents, était pourtant celui qui avait eu le destin le plus méprisable et exécrable.

On m’a annoncé ta mort la semaine dernière. J’ai aussitôt demandé si tu t’étais pendu. Le religieux au téléphone semblait étonné de ma question. Il m’a dit que tu étais appelé le frère sourire, que tu chantonnais toujours quand tu t’occupais de diverses tâches ménagères et que tu aimais faire rire la communauté. Je lui ai demandé si tu avais été heureux.

Il m’a dit que oui, j’ai pleuré.

Et me voici ici pour te voir une dernière fois. C’est plus facile maintenant que tu es mort. Ta joie ne me fait plus mal. Tu ne reposes pas sous une pierre tombale. Sur la terre fraîchement retournée, il n’y a qu’une simple croix blanche. Elle me rappelle tes vœux perpétuels.

Peut-être qu’un jour, tu m’expliqueras. »

Écrivaine : Alexandra Rivard (Étudiante en études littéraires françaises – UQAC)