MIROIR (DEUXIÈME PARTIE)

Je ne crois pas en une nature humaine. Il y a bien longtemps que l’humanité s’est détachée de la nature. De ce que j’ai pu voir, cette nature humaine est une excuse que les hommes eux-mêmes donnent pour amnistier leurs pires vices. Ils omettent complètement le concept d’évolution et de conscience. La vérité, c’est qu’ils n’ont même jamais songé à remettre en question des comportements qui leur sont inculqués dès leur naissance. Mais l’évolution suit son cours, le racisme n’est plus en vogue, le sexisme se combat. Quoiqu’il reste encore le spécisme. Vous ne savez pas ce que c’est? Pourquoi n’en avez-vous jamais entendu parler? Parce que c’est un phénomène répandu, populaire, qu’on ne peut se permettre de critiquer. Qui parlait de racisme avant la guerre de Sécession? Qui parlait de sexisme avant que ne s’engrange le mouvement de libération des femmes? Le spécisme est simplement tellement répandu, au sein d’une population encline à se fermer les yeux, qu’il n’existe pas pour vous. Il s’agit d’une discrimination basée sur l’espèce, qui fait de l’espèce en soi un critère pour déterminer la manière dont un être peut être traité.

Avez-vous remarqué de quelles façons sont classifiées les espèces animales, dans votre esprit? D’un côté, il y a les humains, et de l’autre, les animaux. Ainsi sont séparées deux espèces aussi proches que l’homme et le singe, pour réunir le singe à une espèce aussi éloignée que peut l’être la palourde. Vous ne traiteriez pas un humain de la même façon que sont traités les animaux dans notre monde, vous ne toléreriez pas un deuxième Holocauste – or, c’est ce que vivent les animaux de l’industrie alimentaire. Vous êtes supérieur, simplement parce que vous êtes nés ainsi.

Eh bien, vous l’avez deviné, je me suis remis en question sur ce sujet. Vous l’avez également deviné, je me considère égal à ceux que vous nommez les « animaux », simplement parce que j’en suis un. Qu’ai-je de plus? L’intelligence, certes, ainsi que la conscience qui en découle naturellement. Je me suis posé la question : d’où provient cette intelligence? Je ne l’ai pas gagnée, je ne l’ai pas méritée, je suis né avec. J’ai fait mes recherches. Il se trouve que l’intelligence humaine est due à une suite d’événements, comme pour tout ce que l’évolution a  pu apporter à une espèce, à commencer par une chose aussi aléatoire que l’environnement dans lequel évoluaient nos ancêtres. À cause de leur environnement, il leur était favorable de se tenir debout. Au cours de l’évolution de ces nouveaux bipèdes, la colonne vertébrale, dont la base était à l’arrière de la tête alors que l’homo sapiens était quadrupède, s’est déplacée pour s’installer en dessous du crâne. Le corps pouvait alors se permettre d’acquérir une plus grande masse à ce niveau. Si votre colonne vertébrale prenait racine à l’arrière de votre tête, votre cou se briserait sous le poids de votre encéphale. C’est tout ce qu’il fallait pour donner l’intelligence à l’homme. Bon, à dire vrai, ce n’est pas tout – mais, résumé, c’est plutôt juste.

Continuons la réflexion. Avez-vous remarqué comme vos ongles sont ronds et inoffensifs, comme vos dents sont peu tranchantes, comme vos muscles et votre rapidité sons sous-développés, contrairement au reste des prédateurs du monde animal? Comment, ainsi mal constitué, avez-vous donc bien pu faire pour conquérir le sommet de la chaîne alimentaire? L’intelligence, mon ami. Vous permettez que je vous appelle mon ami? Vous êtes dans ma tête, je considère notre concubinage bien entamé. Et, rendu à ce point, permettez que je vous tutoie? Ainsi, il sera plus facile de déterminer quand je parle de toi, et quand je parle de vous, au sens large, les humains. L’intelligence, disais-je. Comment ferais-tu pour survivre face à un ours? Probablement grâce à une arme à feu, créée au fil de l’évolution des connaissances technologiques acquises par l’homme. L’intelligence. Comment fais-tu pour te nourrir sans chasser? L’assujettissement des animaux de l’industrie alimentaire le permet. L’intelligence. Je vois que tu comprends vite. L’homme n’a pas misé sur sa force, sa vitesse, ses griffes ou ses crocs pour survivre, il a tout misé sur l’intelligence, et ce fut un pari très risqué. Mais vous avez gagné! Bravo! Mais n’oublie pas, mon ami, qu’un grand pouvoir implique de grandes responsabilités.

On ne reproche pas au loup de tuer l’agneau, au lion de dévorer l’antilope, à l’orque de se délecter de la chair grasse des phoques. Pourquoi te le reprocherais-tu? Parce que tu as la conscience que ces grands prédateurs n’ont pas. Tu sais que tu causes du tort à l’animal. Tu sais qu’il t’est inutile de te nourrir de sa viande – et si tu ne le sais pas encore, l’information est tellement à ta portée que c’est de ta faute de ne pas le savoir. Tout fait de vous des herbivores: votre dentition, la longueur de vos intestins, vos instincts – tu ne tuerais pas un écureuil de tes propres dents, n’est-ce pas? En bref, vous avez conscience du mal inutile que vous causez. Le fait que ce soit indirect, par le biais d’autrui, ne te déresponsabilise pas. Et n’essaie pas d’utiliser l’argumentum ad populum avec moi, c’est un sophisme de dire que l’action de la majorité légitime que tes propres actions.

Écrivaine : Gabrielle-May Ouellet (Études littéraires françaises – UQAC)

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