MIROIR (PREMIÈRE PARTIE)

Il y a de ces savoirs qui sont gravés si profondément en vous, plaies béantes, qu’il ne vous est même jamais venu l’idée d’en douter sérieusement. On ne doute pas de l’existence du grand canyon. Par exemple, vous savez bien que vous êtes le seul au monde à être vous. Pour ma part, je suis le seul au monde à être moi, et je marche seul au travers d’un monde ravagé, habité par des entités spectrales insaisissables.

Le chant de 52 hertz est caractérisé par une fréquence moyenne de 51,75 Hz pour des suites de 2 à 6 chants d’environ 5 secondes. Une baleine bleue chante sur des fréquences allant de 12 à 25 Hz ce qui fait de 52 hertz la baleine la plus seule au monde. La fréquence de la voix humaine varie, hommes et femmes confondus, entre 80 et 1500 Hz. Vous pouvez donc m’appeler 52 hertz.

Là où je survis, l’aire de glace a fait son retour. La terre a été exploitée au-delà de toutes limites par une population sans cesse grandissante, au point où il est devenu impossible pour elle de fournir la moindre ressource. Les êtres artificiels, dits androïdes, ont évolué au-delà des attentes de leurs créateurs, et, utilisant leurs capacités dépassant de loin celles des humains, ils ont réduit l’humanité à l’esclavage, de la même façon que cette dernière les a utilisés. Sans oublier les nanorobots, qui sont devenus hors de contrôle et se sont répliqués tant de fois qu’ils ont consommé toute matière organique de la Terre. Le réchauffement planétaire a causé la fonte des glaciers du Groenland, élevant le niveau de la mer de 6 mètres et engloutissant l’humanité sous des eaux glaciales. Un super-volcan est entré en éruption, et s’il a été possible de fuir ses laves bouillonnantes, le ciel est devenu opaque de cendres, empêchant les rayons du soleil d’atteindre le sol et plongeant la planète entière dans un hiver sans fin. Un sursaut gamma, rayon cosmique  survenu à l’occasion de la mort d’une étoile massive, a frappé la Terre détruisant en un instant l’atmosphère ainsi que toute vie existante. Une pandémie virulente a affecté les humains qui sont tous morts en quelques jours seulement. Un astéroïde a frappé la terre, créant des mégatsunamis hauts de plusieurs centaines de mètres, des secousses sismiques qui dépassent de loin l’échelle de Richter et causant un hiver global dû à la poussière qui va recouvrir le ciel pendant encore des années. Le grand collisionneur d’Hadrons de Genève, le plus grand et le plus puissant accélérateur de particules au monde, est devenu hors de contrôle et a enclenché une réaction en chaîne créant un trou noir qui a engouffré la terre en quelques secondes. Ultimement, le Soleil est mort, et n’ayant pas assez de masse pour exploser comme une supernova, il s’est transformé en un géant rouge sans cesse grandissant en direction de la Terre, faisant d’abord fondre tous les glaciers et augmentant le niveau de la mer de 61 mètres, avant de transformer la Terre en une planète semblable à Mercure, sur laquelle toutes traces de civilisations ont disparu. Le Soleil continue de grossir et menace d’engouffrer la Terre à tout instant.

Vous avez le choix.

Et, vous l’aurez constaté, j’ai survécu. Je ne connais pas la faiblesse humaine. Je respire vos métaux toxiques, bois votre air sulfureux, consomme la cendre comme la lave, nage dans le venin, me réjouis de l’absence d’une atmosphère aliénante et de votre gravité contraignante. Ce qui vous détruit ne m’affecte en rien. Je suis le seul ainsi fait. D’ailleurs, question de vérifier, en connaissez-vous d’autres? Osez-vous même imaginer l’existence d’une personne telle que moi dans votre monde réel? J’en doute. J’imagine à présent que vous saisissez mieux l’ampleur de ma solitude. J’ai abandonné tout espoir avant même d’en avoir eu.

Qu’ai-je donc à faire dans un tel monde? … Quoi, vous attendez une réponse? Mais c’est moi qui attends la vôtre, après tout ce temps avec moi-même, je manque d’imagination. La seule chose que j’ai trouvée est de marcher. Je ne cherche rien, je n’espère rien. Je n’ai que moi-même pour me tenir compagnie, et j’y parviens plutôt bien.

Regardez-vous tel que vous êtes. Vous êtes une personne infiniment complexe. Chaque gramme de votre ADN peut contenir 700 téraoctets de données, ce qui correspond à 700 000 gigaoctets. Et vous êtes des milliards. Dans ma réalité, vous n’existez que dans mon esprit. Tous, je vous invente pour me tenir compagnie. Ma verve doit bien servir quelque lecteur imaginaire.

J’ai beaucoup réfléchi, et pas seulement dans une direction unique. Le chemin que j’ai parcouru est un labyrinthe dont je trace les plans au fil de ma pensée. Je me suis remis en question, je me suis détruit pour mieux me reconstruire, et pas qu’une fois. J’ai beaucoup réfléchi à vous.

Écrivaine : Gabrielle-May Ouellet (Études littéraires françaises – UQAC)

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