//SYNCHRONISME

SYNCHRONISME

En plongée un éclairage rougi se dégage toujours de l’horizon, rasant la tête de quelques monuments classiques. On distingue dans l’obscurité naissante le numéro quinze, Place Vendôme, l’hôtel de Gramont, le Ritz. Le faste, le luxe indécent, ressuscité des cendres de la commune.

Dehors des gens peut-être, on ne peut dire, notre vision se voile. La nuit applique une censure implacable. Nos quelques repères consistent en lampadaires de fer forgé noir dispersés ça et là. Une femme s’avance aux confins du spectre lumineux, on saisit sa présence comme un mirage. Sortie du Ritz, on l’imagine, une femme nantie, bien mise. À l’extrémité de la place, elle hésite un instant, on remarque brièvement sa tenue. L’éclairage se frotte à la colonne de bronze, des reflets verdâtres brouillent toute perception. Les différences de tons se confondent. Elle tourne son visage vers nous, elle fixe peut-être un point éloigné qu’elle sait là, dans la nuit parisienne. On devine seulement la courbe délicate d’une joue, la nuit n’autorise rien de plus. Elle quitte la place par l’affluent, issue étroite qui vomi, le jour, son flot de bourgeois.

La voilà hors de notre champ. Une errance nocturne dans le premier arrondissement. L’oscillation entre une ellipse et la réalité crue de l’éclairage municipal. Sa présence trouble, porte de Clignancourt près de Saint-Ouen, c’est inhabituel. Le quartier est en reconstruction. Elle longe quelques vestiges de guerre. Son chic détonne, si profondément dans le ventre de la ville, sous le toit des prolétaires. Elle s’engage dans un passage exigu, perdue à nouveau. L’odeur du Chandoo nous pique au vif, le pavot à opium purifié, à l’arôme violent.

Les fumeries respirent, les portes battantes, au rythme régulier d’une clientèle anonyme. Certaines d’entre elles s’ouvrent au hasard. À l’intérieur, des hommes étendus pêle-mêle, pipe à la main. Un violent contraste entre la ville sombre, secrète, et la lueur qui émane des fumeries. Une porte demeure ouverte. Une vision irréelle, comme si la frontière entre ce monde et l’autre venait d’être abolie. Une femme se tient au milieu des hommes emportés par le pavot somnifère. Elle nous tourne le dos, une impression étrange, un déjà vu, elle hésite. Elle se retourne, pipe à la main, nous distinguons la courbe d’une joue, une lèvre voluptueuse, le reste se perd dans une bouffée blanchâtre qui s’échappe de sa bouche. Quelques clients entrent, rabattent la porte, usent ce désir déjà frustré, le nôtre.

La nuit est totale. Notre pas n’est plus assuré, les distances incertaines. La ruelle s’effondre. Un premier repère, le froid mordant, quelque part au nord.

***

Elle referme la porte. Le taxi repart, s’enfonce dans le vice plus loin, un peu plus profondément dans la gueule béante du centre-ville animé. Elle le considère un instant suspendu à la lueur d’un feu rouge, pendant que le froid insidieux vient l’envelopper, elle. Grelottante, oubliant la chaleur de l’ivresse, elle se dirige droit vers la porte. Elle pousse la porte d’entrée, black out.

Une autre porte s’ouvre, c’est une salle de bain sombre. Sa main devrait fouiller l’obscurité, chercher l’interrupteur. Le réflexe machinal lui échappe, elle s’estompe, à peine visible. De l’eau coule à présent. Dans la pièce, un flottement imperceptible. Le bruit des vêtements qu’elle laisse tomber au sol avec maladresse. On peut l’entendre se glisser délicatement dans le bain. La vapeur brouille un peu plus les perceptions possibles, épaissit la distance entre le point d’observation et celle qui repose dans l’eau. Une ellipse inattendue, nictation ou une mascarade de la nuit.

Tout est visible dans la pièce, la source de la lumière, impossible, provient de plusieurs côtés. Nos lois semblent suspendues, l’instant d’un regard fugitif. Elle est couchée de manière à ce que seul son visage émerge de la baignoire. Ses cheveux noirs ondulent en trajectoires diverses à la surface de l’eau. Ses yeux, fixés en l’air. Ses pensées défilent, projetées sur le plafond blanc cassé comme un cinéma au projecteur manquant. Il n’y a qu’elle, étendue dans le même bain, des positions différentes, des coupes de cheveux différentes. Parfois elle s’y jette toute habillée, parfois grisée ou bien les pupilles au seuil critique de dilatation. L’enchaînement des images s’accélère, elles se fragmentent, l’imagerie se disloque en plusieurs écrans. Il n’y a enfin que des points noirs qui palissent jusqu’à s’effacer complètement.

Un bruit de la ville détourne l’attention, déconcentre, déstabilise et le temps de revenir à elle, la baignoire achève de se vider. L’eau s’évade en vortex, nos repères se raréfient. Une autre tentative, son corps nous échappe, la pièce est sombre à nouveau. Le silence et une sale impression. Sa poitrine se soulève peut-être, au fond de la pièce, au milieu du vide.

Nous reculons jusqu’à un continuum où la pièce, le temps et notre point d’observation se replient jusqu’à ne former qu’un point, jusqu’à l’éclatement. Nous revoilà à un instant précis, celui où la nuit s’invite pour tout compliquer.

***

En contre-plongée, l’orbite inexorable du télésiège vide, les pistes désertées, la neige subsiste par endroit. C’est un aperçu, la masse solaire, lasse et faiblissante, se vautre sur l’autre versant. Nos ancrages s’effacent. Les tons s’unifient. Il n’y a, à nouveau, que la nuit. Le vent tourne, un cliquetis dans la montagne, une anomalie. Nos yeux vagabondent sur les hauteurs. Rien. Quelque chose s’est inversé, une singularité, là-haut, peut-être.

Quelqu’un passe en trombe, le vacarme des talons hauts sur le bitume. Elle zigzague dans le village endormi. L’écran d’un smartphone s’illumine, transgresse l’interdit nocturne. Elle longe un mur de façades mortes, la tête baissée. Une ombre de femme, une éclipse récurrente. Ce nord nous est inconnu, plus glacial, trop plein de solitude. On cherche à cadrer l’image, tentative d’un travelling, l’écran tombe en veille et tout redevient terriblement noir. Déçu, brisé, notre voyage dure depuis trop longtemps. Nous méditons un peu sur cet échec. Une porte s’ouvre quelque part. Du coin de l’œil, on saisit un peu de l’onde lumineuse. On retranche une scène.

Nous guettons à présent le moindre signe d’elle, un brûlot à la main. L’alcool est fade. Derrière le bar, toutes les bouteilles sont identiques. L’endroit se pixélise en noir et blanc. Elle fait dos au mur, les genoux repliés sur le tabouret et la tête reposant sur le bar. Des raies de poudre blanche ça et là sur le marbre froid, ses cheveux s’y mêlent, s’y répandent en ramifications chaotiques.

Une convulsion, brève, son corps se soulève. Une vibration. Le contenu de la tasse empeste. On croit que l’anse va céder tellement notre prise est forte. L’écume à sa bouche. Un tremblement. La terre ne bouge pas. C’est la fabrique de la réalité qui encaisse, qui se morcèle sous la fréquence des chocs. On imagine son corps ravagé par les secousses. Notre regard se porte au loin, au fond de la tasse. Une dernière gorgée, difficile à prendre. Elle est hors du champ, le silence pèse contre le cuir du tabouret. Quelqu’un, peut-être, vient d’éteindre.

Écrivain : Paul Begin Duchesne (Études littéraires françaises – UQAC)

PS : Ce texte est également disponible dans l’édition 2015 de La Bonante, la revue de création littéraire de l’UQAC.