//NÉGUENTROPIE

NÉGUENTROPIE

« Mes mots s’emboîtent, les gens s’y voient comme
dans une flaque d’eau, ça leur renvoie un triste reflet,
mais est-ce ma faute? »
– Abdoulaye Diarra

On a parlé un moment pour rien. On a mis un peu d’ordre dans ce qu’on croyait savoir. Nos mains ont croisé le verre. On a bouffé du temps, on a hésité d’une canette à l’autre pour trouver la bonne. Une idée en suspens. J’ai dégueulé le second principe de thermodynamique. Notre monde est angoissant. Une bière en suspens. Nos lois sont vaines.

Nous étions là, évachés dans notre entropie grandissante, vautrée dans ce désordre croissant. L’inaction engendre l’anarchie. L’acte fondateur de la désobéissance c’est le refus d’agir. On s’est mis chaud. On s’est gelé. On a cherché à baiser. Parce qu’en faisant ça, on ne faisait rien. Nous étions des agents du chaos en mission. On est tombé dans les vapes.

Une autre gueule de bois. Un autre transfert de charges, d’énergie. Le poids d’une routine, on s’est emboîté. On a pris les routes déjà tracées, les chemins familiers. Vingt ans et le café déjà fade. On a oublié son arôme, on l’a bu pour mille raisons, mais jamais pour lui. On a avalé les kilomètres, usé le rubber de nos tires pour d’autres.

On s’est casé pour l’argent. On a acheté parce que c’était facile. Le trajet quotidien a tout englouti. Les jours off on les a gaspillés en over. On s’est tué de huit à cinq, de cinq à neuf, en shift de nuit, en nuit blanche. On a tout perdu aux élections, on avait vendu notre temps, on n’a rien pu faire. Le temps payé ne revient plus. On s’est cru subversif, révolutionnaire ou idéaliste, trop jeune.

On s’est réveillé au service de la néguentropie. On a aidé l’assassinat du désordre parce qu’on en faisait trop. On a consacré le triomphe du conformisme, de la rigueur, de l’austérité. C’est nos vies. On a mangé, on a bu, on a fumé, on a baisé, on a travaillé, on n’a plus qu’à mourir.

Écrivain : Paul Begin Duchesne (Études littéraires françaises – UQAC)

PS : Ce texte apparaît également dans le premier numéro du fanzine publié par le Collectif Pain Noir. Le premier numéro s’intitule « Écrire le corps-déchet ».