LE KID

POUR UN PUBLIC AVERTI

Canicule. Les énergumènes du quartier se serrent contre les murs pour un peu d’ombre. Toute la basse-ville s’est transformée en vaste fournaise extérieure. Les vieux crèvent seuls au fond des deux et demie, la balance de la faune urbaine erre le linge trempé de sueur. Une fenêtre ouverte sur la cité beugle un titre pourri de GG Allin. En contre-plongée, un gros mollet se balance, nonchalant, au bord de l’ouverture. Le Kid assit là, à califourchon. C’est un sale caïd, avec ses cargos camouflages, déchirés au-dessus des genoux, et son t-shirt délavé de « Ride the lightning ». La société poursuit son évolution dégueulasse, pour le Kid, la mode s’est arrêtée en 1984.

Parmi la plèbe, sur le pavé chauffé, un jeune punk s’avance sous la vitrine commerciale du Kid. Il tremble un peu, les yeux rougis, les cernes creux; le soleil est prêt à tout flamber et lui on dirait qu’il gèle. Heureux les junkies quand le manque frappe en pleine vague de chaleur. Il se racle la gorge, essaye en vain de projeter sa voix cahoteuse pour être entendu de son dealer.

— Hé man? Tu peux me faire une avance, j’te paye la semaine prochaine, sur ma mère, j’te jure.

Le Kid ne réagit pas, il essuie son gros front poisseux en jetant un œil vers la tourbe en bas. Il fait du lip sync sur « Bored to death » en mimant deux, trois riffs de guitare. Du bout de la rue, on l’entend gueuler pour couvrir la musique.

— Quoi? Tu veux une dose? Tiens criss de pauvre va fumer une roche!

De haut, il lui balance un petit bag qu’il a ramassé au fond de ses cargos, véritable pharmacie mobile pour la racaille des alentours. Le crackhead prend bien le temps de le remercier, le solo enterre sa voix et le Kid lui fait signe de décamper. On frappe à la porte, trois petits coups discrets, c’est le code. Le Kid s’engouffre par l’ouverture, baisse un peu le son, alors que GG entonne « One man army », et va ouvrir. Il prend un air ridicule pour accueillir son client : une caricature rasta avec des dreads qui empestent les égouts.

— Alors qu’est-ce que ce sera?

— Qu’est ce t’as, du purple?

— Mon homme, j’ai du lemon kush, le Kid sort un gros ziploc plein à craquer, prend une bonne poff là-dedans tu seras pas déçu.

— Ouais, j’veux ben, le rasta insère son gros nez dans la fente et soupire longuement, c’est le nirvana man, j’en prends un sept, même prix?

— Même prix.

— Je connais un dude, il cherche de quoi de plus fort, t’as quoi?

— J’ai de l’esti de bon crack man.

— Oh shit, pas son genre, il rit nerveusement, anyway bonne journée.

— Ouais c’est ça. Pour le crack tu lui diras que c’est la fenêtre, j’laisse jamais rentrer les crackheads, trop instables, le cash dans ma boite aux lettres, numéro sept.

Le Kid le pousse dehors et lui claque la porte au nez. GG a fermé sa gueule. La journée sera longue. Trop chaud pour se bourrer d’amphéts ou pour inhaler les chaudes fumées de weed ou de freebase. Il n’y a que les vrais junkies, les purs, qui viendront sous la fenêtre du Kid jusqu’au petit matin, bouillant de l’intérieur, à la recherche du seul remède. Le Kid fume une tope en sirotant un fond de café froid. L’esprit n’y est pas aujourd’hui. Il ferme boutique un peu avant que le soleil s’écrase lâchement dans les faubourgs crasseux de l’ouest de la ville. On cogne quelques coups brefs, le Kid, honteux, va ouvrir. Une fille ravagée entre comme si c’était chez elle depuis toujours. Elle file droit à la salle de bain refaire son maquillage, c’est la sixième fois aujourd’hui. C’est elle qui parle la première, sa voix nasillarde perce la mince cloison cartonnée qui sépare la cuisine des toilettes.

— J’ai une heure.

— C’est ok, on fera vite alors, le Kid hésite gêné et se risque, même prix?

— Même prix.

Elle est nue dans l’embrasure de la porte, le Kid pose son profit de la journée sur la table du salon et commence maladroitement à se déshabiller. Sa verge minuscule pend au milieu de son buisson épais et dru. On voit à peine dans la pièce, lorsqu’elle commence son shift. Une pipe piquante, beaucoup d’agitation; le Kid couine comme un porc et jouit. Dix minutes après il ronfle, elle ramasse le cash, passe en coup de vent aux toilettes et dévale l’escalier jusqu’à la rue. Elle a le temps pour un dernier client. Toujours la chaleur étouffante. Le râle de la ville s’est tu, au moins pour la nuit.

Paul Begin Duchesne (Études littéraires françaises, UQAC)