//TWO KIND OF PEOPLE

TWO KIND OF PEOPLE

Y’a le palais de justice qui se dresse haut et laid. Il est comme en béton cheap, avec pas beaucoup de fenêtres. La rue est crasse, y’a plein de fonctionnaires indécents pis de passants qui s’en sacrent. Ça m’écoeure un paysage de même. Panorama de villes, des pauvres, des exclus, des pourris, des sales pis moi. Au-dessus, dans les lofts à deux cents mille, des riches, des boss, des pourris, des sales mais moi j’suis toujours en bas. Y’a deux sortes de personnes. C’est soit consommateur, soit révolutionnaire. Je sais, c’est lourd, comme on dit. Moi je suis juste un imposteur, à mi-chemin entre les deux types. J’attends que le palais de justice ouvre, mais j’me suis pris un café à quatre piastres. C’est fucké, mais j’me dis qu’en fourrant une volée aux grands capitalistes, on aurait soit du café pas cher, soit pu de café pentoute. La révolution c’est un peu un coup de dés.

Y’a un dude avec une toge, non, mais faut-tu vouloir? Il va rentrer la toge ben pleine de slush. Il va plaidoyer la toge ben trempe. Il va embarquer dans son char, la toge ben pleine de slush. En tous cas, faites-vous une idée. Il s’arrête devant moi, il me regarde des pieds à la tête : des bottes à cap à la tête rasée. Il me juge. Mange de la marde.

– C’est toi mon client?

– Ça l’air.

Il hésite, il sait pas trop quoi dire. Comme un robot, il fait signe à un flic à l’intérieur. Comme un robot, le flic vient ouvrir. L’avocat le remercie comme on remercie le commis chez Mcdo. Le flic joue la game, il lui liche le cul avec des «monsieurs», des «maîtres». C’est à peine s’il m’a regardé. L’avocat déroge de sa programmation un peu.

– Tu sais que t’es vraiment pas habillé pour un procès?

– J’sais.

– Qu’est ce que t’as fait déjà?

– J’ai écrit.

– Je te suis pas. T’es surement ici pour un crime?

– Le crime, c’est la liberté d’expression.

– Écoute si tu veux pas d’avocats, je vais partir, c’est la cour qui t’en attribue un.

Il me regarde, y’a un autre liche-raie qui amène un dossier. Mon dossier. L’avocat regarde le dossier, il me regarde. Là, il parle. Grand moralisateur, il énonce tous les principes qui différencient la diffamation et les menaces de mort, de la liberté d’expression. Monsieur l’accusé ne devrait pas jouer les malins parce qu’il est déjà dans la soupe chaude. Monsieur l’accusé devrait garder les débats de sémantiques pour plus tard.

– Et surtout, ne parle pas. Mais, c’est mon procès, non?

– Non mon homme, c’est moi ton avocat, c’est moi qui te représente.

– Vous êtes pas moi. Parlez pas pour moi!

– Trop tard, t’as signé.

Il me fait un signe de robot pour que j’entre dans une salle d’audience. Il y a deux robots-cops qui gardent les portes. À l’intérieur, c’est le décor surréaliste à chier. Mi- cirque, mi-boutique. Je regarde l’avocat, il me regarde, il lit ma détresse. Quelques signes de robots plus tard, je suis assis devant le juge qui repose sur ce qui semble être un gros perchoir. Le juge est mi-chauve, mi-fauve. C’est la forêt boréale dans sa zone pectorale. J’suis pas certain de comprendre, le juge a un chandail v-neck rose flash.

– C’est quoi qui se passe?

– C’est ton premier procès?

– Calice oui! C’est quoi qui se passe?

– Laisse-moi parler. Chut! Le juge se lève, ça va commencer.

– Mesdames et messieurs, veuillez vous levez et retirer chapeaux et casquettes pour l’interprétation des hymnes nationaux!

Le juge ne parle pas. On se lève l’avocat et moi. Je cherche l’animateur quand mes yeux tombent sur un gros speaker gris en plein milieu de la salle d’audience. Je suis comme sidéré parce que je reconnais la voix. Quand le Ô Canada commence sur un air minable, je chuchote à l’avocat.

– Criss c’était tu Richard Garneau?

– Oui pourquoi?

– Ben, pour rien. Je pensais qu’il était mort.

– Tant qu’il est utile, on le garde.

Sur la note finale de l’hymne national, Richard Garneau énonce les règles de la cour de justice. Ses phrases sont comme mixées, le ton change tout le temps. Je comprends, c’est un match up de sa carrière. La voix déraille, des fois y’a le bruit de fond de la soirée du hockey ou des olympiques. Je me tourne vers l’avocat.

– Mais sacrament pourquoi c’est lui?!

– T’es chanceux, souvent c’est la conne des GPS.

Richard Garneau explique mon crime. Moi j’écoute pas, c’est trop bizarre. Anyway je l’ai déjà fait ça donne rien de revenir là-dessus. Le juge parle jamais. Il me regarde tout le temps, y’a le petit œil méchant. Je pense qu’il grogne. J’ai peur. De temps en temps mon avocat me défend. Il fait face au fauve et derrière lui le speaker crache son enregistrement. Tout d’un coup, pu personne parle. L’avocat me fait un signe de robot qui veut dire que Richard passe au verdict. Il explique les prémisses toujours avec sa voix up and down. Pis à la fin une longue phrase se détache complètement limpide.

– Je vous condamne à être socialement utile.

C’est le gros silence. Y’a un bruit comme un micro qu’on laisse tomber. Pis un déclic, le speaker griche pu, Richard s’éteint. Y’a des flics dehors de la salle qui me font des signes de robots pour que je m’en vienne. L’avocat aussi. Dehors ça l’air ben safe. Tout est normal. Je rejoins l’avocat.

– Richard Garneau as-tu déjà dit cette phrase-là?

– Je sais pas, j’étais trop jeune. Toi aussi.

– Pis qu’est-ce que je suis censé faire là?

– Tu l’as entendu. Devient utile mon homme. Ton agent de probation va vérifier si tu respectes les conditions.

L’avocat essore sa toge. Je le regarde. Il voit mon incompréhension. Les flics me font des signes de flics pour que je sorte du palais de justice. Y’en a un qui me pousse. J’pense que l’avocat dit bonne chance de loin ou peut-être pas, peut-être qu’il s’en criss. Dehors il fait frette. Il est quelque chose comme dix heures. Ça pas de bon sens comment ça passe pas vite en dedans. Je descends les marches, la rue est toujours crasse, le monde toujours dégueu. C’est ben safe, c’est normal. Sur un banc y’a un dude, il me fait un signe de punk. Je m’assois à côté de lui.

– Tu veux-tu une smoke?

– Merci man.

– Criss tu shakes. Ça va mon homme?

– C’était mon premier procès.

– Pis?

– Ils m’ont condamné à être socialement utile.

Je shake en prenant une poff. L’autre punk il parle pu. Il me regarde. Il comprend. J’ai le goût de brailler. Y’a du monde qui marche vite, ils nous envoient de la slush. Un dude arrête demander l’heure. Pas de cell, pas de montre. On se regarde en riant, c’est la première fois que je ris aujourd’hui. Le gars est en beau maudit lui. L’autre punk fait des ronds dans sa boucane. Il me regarde.

– Qu’est-ce tu vas faire?

– J’sais pas.

Paul Begin Duchesne (Études littéraires françaises – UQAC)