//TRAVERSE

TRAVERSE

Un, huit, sept sur le pont St-Anne. Menaces en l’air contre les forces de l’ordre, une abstraction comme les autres. C’est un monde d’abstractions, de catégories, de groupements, de classes qui nous servent à oublier le drame de la singularité. Je hais ces leurres. C’est l’héroïne des pauvres d’esprit, la plénitude du corps-pantin dans l’ignorance. Et je cherche toujours qui tire les ficelles.

Le vent trop froid pour l’automne revomi les promeneurs sur les deux rives du Saguenay. J’erre dans la charpente hurlante, le vert rouillé, le filtre rosé des artistes et le bitume plein de craques pour guider mes pas. Je me demande, la tête serrée en étau, quand ça a commencé à être aussi dur de ressentir. Le réel me pourfend.

L’eau tourbillonne en petits maelströms éphémères. Le bois pourri dans la carcasse rouillée des palplanches du pont. Les voitures s’éloignent en colonne de fourmis. Le vent qui jadis caressait ma peau, me cingle le visage. Il y a un peu de tout dans ce vent, une overdose sociale. La ville s’étouffe dans la pénombre du crépuscule, les junkies raclent les ruelles. L’autogare se dresse implacable pour mieux défigurer le paysage.

Dans un autre continuum, l’effondrement des processions matérielles. La valise tombe lourdement. Dans une raie de lumière la poussière dessine des formes. Ma pièce un astre, tout s’y aligne. Mon cœur est une anomalie gravitationnelle soumise à l’infinité des peines du monde. Le poids mémoriel est si grand en ce lieu qu’il courbe l’espace-temps. Tous les repères temporels s’étirent, ma pièce est latente. Les meubles s’étiolent dans les racoins noircis de ma nouvelle prison. Il me reste un million trois cent mille secondes ici, une mesure d’éternité.

Toujours suspendu à l’horizon, soudé à la balustrade, j’ingurgite les images crues. Je consomme jusqu’aux symboles familiers afin d’épuiser, de vider mon univers. On se sent bien, dans la réclusion des points de passage. Lieu charnière, lieu du transfert, c’est l’architecture de la tension. Cette traverse s’accorde à l’état dégénératif de ma psyché. Le saut, la précipitation, la défenestration ne sont, au fond, que des refus de passage. L’impossible transition transposée hors de nous de manière sublime et violente.

Je m’écarte. De quoi serai-je encore gavé? Le fjord s’obscurcit. Les pourritures dans l’éclairage blafard sont encore ce qu’il y a de plus beau. Quelques sirènes me parviennent du bord de la marge. Je m’effrite. La nuit entropique s’abat sur l’ordre. La rue des bars gueule de l’électro et des rires aigres. Les fumoirs s’emplissent, peut-être, de solitudes sous l’œil vide des shooter girls. Une musique étrangle toutes les autres, le sifflement du vent glacial. Je suis à des années lumières de ces gens, même lorsqu’accoudé au bar je sirote mon désordre à leurs côtés.

Paul Begin Duchesne (Études littéraires françaises – UQAC)