//Stagnation

Stagnation

Mon libre-arbitre est défaillant.

Je me résume à un enchaînement paresseux de gestes et d’habitudes, tous déterminés d’avance par une répétition automatisée des choses. Le matin, ce n’est pas tant ma volonté que mon conditionnement crade qui donne une propriété extensible à mon doigt, s’allongeant vers la machine à café comme du fromage qu’on étire trop. Je maîtrise la technique de la disposition du filtre dans la machine à café, je n’oublie jamais d’enclencher le bouton qui change au rouge, ce rouge qui rythme mon existence d’une attente sèche; l’éjaculation brune et amère du café filtré qui ne fait plus palpiter mon cœur.

Ma volonté est nulle.

Mes yeux s’ouvrent sur le plafond avant même que l’image ne se stabilise. La projection en désordre est floue; mes pieds me traînent jusqu’au plancher céramique des chiottes, je pisse en pilote-automatique. Des voix ambiantes disent qu’on donne inconsciemment une personnalité à notre habitat – ils ont tort – je suis la preuve qu’on devient intrinsèquement la fosse qui nous habite.

Je ressens l’influence de chemins tracés d’avance.

Des lignes pointillées traversent mon nombril pour me guider au point A (le divan), au point B (la chaise) puis au point C (le lit). Autrement dit, les objectifs dans lesquels je m’investis sont des ambitions mortes : une envie de dormir, ou peut-être quelque fois, celle de baiser.

Mes murs limitent mon action et orchestrent un complot contre le changement. Ils veulent prévenir une mutinerie, une révolution qui n’aura pas lieu. Parfois, je réussis presque à ressentir toute la composition du plancher, jusqu’à la tuyauterie qui se resserre. Viscérale. C’est tout un système qui me prend en charge, une sorte de cœur qui bat d’une pulsation lente doublée de poumons gigantesques, respirant mon air à volonté, siphonnant mon essence dans une paille.

C’est vrai, je me déclare vaincue. Je ne quitterai pas mon habitacle, non, je n’y mettrai pas le feu. On m’y retrouvera tout simplement méconnaissable, telle une femme d’argile fusionnée au lieu unique de sa courte vie.

Une œuvre d’art de stagnation.

Marie-Jeanne Pedneault (Études littéraires françaises – UQAC)