//Un orgasme à la fois : apologie du travail du sexe

Un orgasme à la fois : apologie du travail du sexe

Soyons clairs : l’industrie pornographique, dans son état actuel, est horriblement sexiste. Une critique féministe de ce milieu ne peut omettre le fait que cette industrie est basée sur la violence faite aux femmes – que ce soit une violence physique, dans les performances de plus en plus hardcore que l’on exige des actrices, les amenant même à consommer avant les scènes pour passer à travers la douleur, ou encore une violence morale, où l’on déshumanise les femmes de toutes origines, de tous âges et de toutes orientations sexuelles.

La pornographie
Photo JEFF PACHOUD. AFP sur http://www.liberation.fr/france/2016/05/26/la-loi-permet-elle-de-restreindre-le-droit-de-greve_1455096

Pourtant, c’est à ce point que la plupart des analyses féministes s’arrêtent; l’industrie pornographique de 2016 est sexiste, alors elle ne peut que l’être, intrinsèquement – comme si ces problématiques ne découlaient pas du sexisme ambiant dont nous sommes toujours victimes. Ainsi, au lieu de travailler à ce que ce milieu progresse de manière plus équitable – comme il se doit également pour tous les autres milieux – certaines féministes (oserais-je mettre cette dénomination entre guillemets?) travaillent alors à la « démonisation » de cette industrie et de ses travailleuses – complètement aveugles au fait que, ce faisant, elles s’attaquent également aux femmes elles-mêmes.

Une société sans pornographie en serait une où l’on interdirait l’accès à une évasion sexuelle, où l’on bloquerait l’imaginaire, mais également la découverte de soi, de son corps et de ses réactions, de ses nouveaux fantasmes. Une société sans pornographie n’est évidemment pas souhaitable. Cependant une société où la pornographie ne fait pas semblant, que le sexe anal peut être performé sans une goutte de lubrifiant et que les hommes ont habituellement un pénis d’une dizaine de pouces l’est par contre. Le problème de la pornographie ne réside pas dans sa nature, mais dans son état actuel. On ne peut condamner la pornographie comme un bloc monolithe ou sans pousser son analyse au-delà des considérations superficielles; la sexualité est un domaine complexe où les nuances prennent toute leur importance.

Libération de la femme
https://fr.news.yahoo.com/lesbiennes-bi-trans-afro-f%C3%A9ministes-travailleuses-sexe-lautre-110516582.html

Au lieu de se questionner sur les raisons qui peuvent pousser une femme à participer activement à une industrie comme celle du sexe (elles sont multiples et toutes autres que le classique « elle ne se respecte pas! »), les « camarades » féministes, souvent, attaquent celle qui a fait l’erreur d’agir selon ses désirs, de faire ses propres choix – nonobstant le fait que cet acte est, d’une certaine manière, féministe. Dans un mouvement qui vise à libérer la femme, on la condamne pour ses choix, ironiquement. Ça, c’est lorsque l’on n’adopte pas ce ton paternaliste comme quoi la travailleuse du sexe ne doit « pas être féministe pour faire ça »; évidemment l’idée d’une femme éduquée sur les questions de genre et qui prendrait également plaisir à avoir des rapports sexuels rémunérés leur semble complètement impossible (la dichotomie de la beauté et de l’intelligence, sérieusement?). C’est ce même ton, finalement, qu’utilisent les mansplainers : « Oh, ma pauvre petite, tu ne vois pas ton oppression? Attends que je t’explique ». Ce n’est plus « sois belle et tais-toi »; on est passé à l’ère du « sois politique et ne jouis pas ».

Dans le discours anti-pornographique (qui recoupe étonnamment les discours catholiques sexistes), on cite notamment l’impact à long terme que peut avoir une carrière pornographique – ou même seulement l’envoi de photos osées à un.e partenaire. « Ne faites surtout pas de pornographie, car cela vous suivra toute votre vie », qu’ils disent complètement aveugles au fait que le problème, ici, ne réside pas dans la pornographie, mais dans sa diabolisation, dans notre manière de surélever la sexualité, de la rendre tabou. « Ne me dites pas qu’une relation sexuelle peut être comparée à un quart de travail chez McDonald’s », qu’ils rajoutent, alors que je me demande ce qu’il y a de si sacro-saint dans cette intouchable sexualité. Qu’on on cesse de magnifier les relations sexuelles comme Beyoncé l’énonce, ce n’est qu’une « activité très stimulante et naturelle que les femmes adorent » (ou pas, qu’on garde en tête les personnes asexuelles). Le travail du sexe, lorsqu’il est choisi, évidemment, se différencie du quart de travail chez McDonald’s, en effet, mais du fait qu’il est nettement plus stimulant et loin du salaire minimum.

Porno_flou
http://leplus.nouvelobs.com/contribution/945388-le-porno-rendrait-sexiste-non-les-films-n-influencent-pas-directement-les-comportements.html

Bree Olson, une ancienne actrice pornographique, s’attaque à notre vision de la sexualité lorsqu’elle déclare : « Porn didn’t hurt me. The way society treats me for having done it does ». Ainsi, c’est à cette stigmatisation du travail du sexe que la jeune femme s’attaque, pas au métier lui-même. Malheureusement, ce type de discours est souvent peu écouté dans les milieux féministes même s’il est indéniable que ce n’est pas le cas pour toutes les femmes qui se prostituent ou qui jouent dans des films pornographiques, le fait demeure;  bon nombre de femmes entrent de plein gré dans le milieu, y restent par choix et apprécient leur métier – et on présente malheureusement rarement ce point de vue. C’est également le cas de Nina Hartley, Lorelei Less, April Flores et Dylan Ryan, quatre femmes brillantes dont on peut lire les essais dans The Feminist porn book: the politics of producing pleasure (The Feminist Press, 2013). « Oui, mais ce n’est pas réellement un choix », qu’on ajoute, s’entêtant à refuser qu’une femme puisse avoir envie d’explorer sa sexualité d’une manière différente de la norme. Certaines travailleuses du sexe ne le feraient pas gratuitement effectivement, – mais combien de caissières rentreraient au travail sans être rémunérées? D’un autre côté, si on s’attaque à ces décisions, alors pourquoi ne pas s’attaquer aux femmes qui se maquillent ou se rasent « par choix »? Ou à celles qui prennent du temps pour se coiffer et se changer une douzaine de fois « pour elles »? Dans la société où nous vivons, difficile de faire un choix qui n’est pas du tout influencé par les autres… alors pourquoi les travailleuses du sexe sont-elles les seules à être attaquées sur ce point?

 En réduisant le travail du sexe à une oppression systématique, on efface tous les pouvoirs d’empowerment que peut avoir la sexualité. Si certaines trouvent dégradant de se montrer nues à tous, d’autres prennent plaisir à s’exhiber. Il y a autant de sexualités que de personnes; on ne peut donc pas classer toute une industrie alors que l’on devrait y aller au cas par cas, analysant chaque situation afin de déterminer si la femme est opprimée ou plutôt en situation de pouvoir. Il y a de l’oppression dans la pornographie et dans la prostitution, c’est indéniable, et ces problématiques (présentes, à différentes niveaux, dans à peu près n’importe quelle industrie – laquelle peut se vanter de ne pas être sexiste du tout?) doivent être dénoncées, – mais pas au détriment de toutes les autres travailleuses, pas en voulant éradiquer l’industrie tout entière.

sexe_bonheur
http://www.shutterstock.com/fr/pic-226301614/stock-photo-young-passionate-couple-making-love-in-bed.html?src=nwW4AyHwpygm299YkfKV1g-1-1

La sexualité ne vient pas protéger des considérations sociales; les choix que l’on fait sous la couverture sont comparables à celui devant le bulletin de vote. Le positivisme sexuel se doit de repenser cette dictature de la violence et de la haine des femmes qui nous entoure, pour plutôt construire une sexualité saine, autant derrière la caméra que derrière l’écran. Malheureusement pour certaines « féministes », ces changements ne se feront pas en accumulant le mépris contre les travailleuses; que l’on célèbre plutôt la diversité sexuelle des femmes, ces désirs de montrer ou de regarder, d’être humiliées ou d’humilier, d’ouvrir les jambes à tous et à toutes ou de les fermer. Que la pornographie, plutôt que de mettre la femme cisgenre, blanche, hétérosexuelle et mince à l’avant (les autres étant des fétiches…) reflètent la pluralité de femmes; qu’elle se pense également en fonction des désirs féminins, qui peuvent passer du softcore au BDSM; que l’on donne au plaisir et à l’orgasme féminins la place qu’ils méritent plutôt que présenter le classique (et ennuyant) fellation-pénétration-money shot; que l’on laisse la sexualité être aussi empowering qu’elle peut l’être; finalement, surtout, que l’on donne aux travailleuses du sexe le respect qu’elles méritent, en tant qu’individu à part entière, capable de faire ses propres choix.