//Assise droite ou « Les boules à mille »

Assise droite ou « Les boules à mille »

En secondaire 4, grande fausse blonde au regard de biche, comme disait Dave, le gars cool et détaché de la Polyvalente de La Baie, assise en avant de la classe. En secondaire 4, assise toute droite comme madame Véronique le professait à l’ensemble de la classe de 6e année « c’est une meilleure posture pour le dos et ça favorise la concentration », disait-elle. M’asseoir droite, je me rappelle aujourd’hui et je faisais assidûment, même si l’envie de laisser choir ma tête et ses cheveux lisses en liberté, et non en bataille, obsédait mes yeux brûlés par l’ennui. En secondaire 4, le sphincter anal bien tendu, parmi les autres « tendus » par la marche droite apprise, j’écoutais monsieur Marcel, professeur d’économie enseigner sa philosophie de la vie, celle des « boules à mille ».

Lorsque Marcel parlait de ces fameuses boules, il en parlait comme un mazophile ou un commentateur sportif de la légendaire émission « Les quilles » à RDS. Ce passionné d’argent, plutôt avaricieux, et money maker avait pour mission de nous transmettre des notions sur l’économie. Pour les intéressés, ce cours obligatoire s’est éteint en début 2000 comme Johhny Cash, l’émission Radio Enfer et la grenouille à incubation gastrique. Marcel, yeux gravitant à l’extérieur de ses propres orbites de façon anormalement atypique balayant aléatoirement le regard des élèves, agitait ses bras et transpirait de joie en dévoilant son procédé alchimique économique révolutionnaire! Toujours très droite, j’écoutais mon professeur nous partager comment devenir un riche millionnaire à 50 ans! « Liberté 55 » nous voilà! Une manière ridiculement simple de faire de l’argent pouvant se comparer au procédé de fabrication d’un bonhomme de neige. Il ne suffisait qu’à mettre de côté le montant de 1000$ par mois pendant X années (cette donnée reste indéchiffrable dans mon mystérieux cahier Canada) dans un compte de placement afin de voir grimper grâce aux intérêts ce montant. Eurêka! Telle une petite balle de neige molle qu’un enfant roule énergiquement, à laquelle se colle une immensité de petits flocons, cette boule à mille devient un luisant million au soleil!

Certains d’entre nous alors commençaient déjà à entrevoir leur retraite dans une destination exotique quelconque jointe à un forfait tout inclus éternel où l’oisiveté serait l’occupation principale à s’accorder. Droite encore, mais de plus en plus inconfortable sur cette maudite chaise, dure comme de la roche, j’avais cette envie irrépressible de me secouer, de sauter à cloche-pied, de m’étendre sur le sol, de tirer la langue à Marcel, de faire cesser ces conneries! Cet attentat à mon présent conditionnel à un futur trop ordonné! C’est que l’autorité me faisant face m’enjoignait à travailler durement pendant plus de 30 ans sans en profiter réellement! À focaliser tout mon temps pour faire croître mon capital financier aux dépens de ma spontanéité vertigineuse et de mes douces rêveries! En dehors du plan « placer maintenant et récolter plus tard » rien ne semblait émouvoir notre cher professeur qui glissait en nous, telle une sonde extraterrestre, les fondements du capitalisme – qui s’avérera plus tard être à mes yeux une idéologie désastreusement terrestre. En secondaire 4, assise droite, le regard bien droit fixant curieusement ce prof vêtu d’une chemise blanche repassée soigneusement et d’un pantalon dont le pli central se faisait étonnamment droit, j’ai imaginé dans un vol aérien ma salle de classe sous toutes ses facettes. Je l’ai scrupuleusement observé pour remarquer les moindres petits détails. Les fissures dans la céramique du plancher, la peinture beige morne s’écaillant des murs ensoleillés, le son du crayon cognant frénétiquement sur le cahier de ma voisine de pupitre, la seule et unique mouche de la classe mortellement obsédée par les néons au plafond, les élèves bâillant aux corneilles se contaminant entre eux et la cloche affirmant la fin des cours. En secondaire 4, je me rappelle m’être levée de ma chaise plus détendue. Je me souviens avoir fait le choix, en toute conscience, de me déplacer le nez en l’air, tout en zigzaguant suivant la trajectoire du rien, de l’air et du temps. À ce moment précis, je suis devenue présente à l’absence d’avenir, au déroulement de la bobine de cassette et à l’inverse de la marche à suivre. Debout et relâchée, abandonnant l’idéal social où l’accumulation de biens matériels est garante de « réussir sa vie », j’ai marché. J’ai marché mollement en souriant à la bêtise humaine.