//André Forcier embrasse une drôle d’histoire

André Forcier embrasse une drôle d’histoire

Embrasse-moi comme tu m’aimes, le nouveau film du vétéran André Forcier, prend l’affiche aujourd’hui sur les écrans québécois. Nous avons rencontré le réalisateur ainsi que la coproductrice et coscénariste Linda Pinet. Le duo était de passage dans la région pour la promotion de cette œuvre à l’impressionnante distribution.

Le réalisateur propose un film à son image, à la fois classique et impertinent, tantôt drôle, tantôt inquiétant. Embrasse-moi comme tu m’aimes se déroule dans le Québec de 1940, mais ce n’est pas tout à fait un film historique. Si les costumes, les accessoires et les coiffures sont au rendez-vous, les interactions ne sont pas sur le ton « grande noirceur ». Amour charnel entre une sœur et un frère jumeaux,  Antoine Bertrand (Réal le débardeur) en plein ébat avec un prêtre dans la remise, Pierre Verville (le capitaine de police) en couche-culotte chez la prostituée Mignonne… Que ce soit des amours interdits ou de la misère sexuelle, on n’est clairement pas dans Le temps d’une paix.

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Petite pause sur le Mont-Royal. Pierre (Émile Schneider), monsieur Allard (Réal Bossé) et son fils Ollier (Luca Asselin) Photo: Laurent Guérin, Filmoption international

 « J’ai pas voulu faire un film d’époque à proprement dit. Ça ne m’intéressait pas. C’est pas tout le monde qui allaient à la messe, c’est pas tout le monde qui étaient des suppôts de l’Église catholique à ce moment-là.  Il y avait des gens qui ne pratiquaient pas, il n’y avait pas de crucifix sur tous les murs. J’ai voulu m’amuser avec l’époque, la transformer, mais y rester fidèle physiquement. »

Pourquoi alors situer l’action pendant la deuxième guerre mondiale? L’histoire de ce jeune québécois qui veut aller se battre contre le nazisme, alors que tout autour de lui s’y oppose, intéressait Forcier depuis des lunes.

« Quand j’avais 18 ans j’ai eu une discussion avec mon père, qui était entré dans la police pour éviter la guerre. Je lui disais « Tu ne te rendais pas compte des dangers du nazisme? » La mouvance de l’époque n’était pas d’aller s’engager. Ça m’a toujours intéressé de faire un héros qui irait à contre sens de tout ça. Pour compliquer l’affaire, on lui a donné une sœur, qui l’aime, et qui est aussi dépendante de lui. »

En effet, la jeune Berthe (convaincante Juliette Gosselin) est handicapée. Elle réussi néanmoins à obséder son frère, à s’imposer à lui chaque fois qu’il en embrasse une autre. La jeune femme symbolise, par certaines images très fortes (les deux derniers plans sont magnifiques), ce poids du secret, de l’interdit, de l’héritage de la naissance, qui a pu être très sensible dans le Québec de l’époque. Peut-être l’est-il encore aujourd’hui?

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Berthe (Juliette Gosselin), version femme fatale. Photo: gracieuseté Filmoption international

Embrasse-moi comme tu m’aimes est construit sur une tension entre la volonté de revisiter l’histoire du Québec et celle de la subvertir par le désir, la passion, l’interdit. C’est un beau terrain de jeu pour le réalisateur. Forcier a toujours préféré la métaphore, quelques accrocs à la vraisemblance, contre une vision conventionnelle du réel. C’est ainsi que l’on découvre au détour d’une scène un personnage historique comme Édouard Montpetit, joué par Denys Arcand, ce qui lui prête déjà un certain comique. On a d’une part la figure intellectuelle qui peut, en une phrase, résumer son étude des conditions sociales du québécois, et l’image d’un réalisateur qui nous distancie du traité d’histoire nationale.

Écoutez l’entrevue intégrale avec André Forcier et Linda Pinet

Le film est truffé de ces constructions très stimulantes pour le spectateur. Il jette un regard fécond sur le passé et sur le présent. Il fourmille également de caméos qui nourrissent  ce va-et-vient entre l’histoire réelle et la vision du poète. Donald Pilon, Roy Dupuis, Céline Bonnier, Réal Bossé, France Castel, Pierre-Luc Funk, Pascale Monpetit et même Marc Hervieux, par exemple, la distribution est solide et le film la doit à la réputation de son réalisateur. La « famille » de Forcier lui a permis de rassembler ces visages pour une fraction du coût d’une production conventionnelle.

« Les acteurs ont accepté de jouer au tarif. On a respecté toutes les ententes syndicales mais… On a pu faire avec l’argent qu’on avait un film qui a une production value beaucoup plus élevée. Il y a des gens qui m’ont dit que c’est un film de 8-9 millions.»

Le budget réel de cette production est pourtant de 3,7 millions. Linda Pinet précise : « Les acteurs veulent jouer avec lui. Les gens qui travaillent avec lui le connaissent, aiment travailler avec, donc il attire ces gens-là. Ils sont prêts, pas à investir mais à travailler au tarif », c’est-à-dire pour un cachet très inférieur à leurs habitudes.

C’est l’un des avantages d’être un monstre sacré du cinéma québécois. L’un des seuls sans doute, puisque même après 50 ans de carrière et une reconnaissance internationale, le financement s’avère toujours très compliqué.

« Ce qui veut dire qu’on a dû déménager et mettre 450 000 piasses de notre poche. On n’a pas fait faillite, quoi qu’en dise une journaliste», ajoute Forcier, avec une fierté teintée de défi. Ça doit être ça qu’on appelle la passion, ou la folie.

Quel est le prochain projet du réalisateur? Comprendre la logique de son Ipad.

« Des fois la machine me parle, puis je ne sais pas d’où le son vient et je ne suis pas capable de la faire taire. Je vis un véritable cauchemar. Donc je vais prendre des leçons de Ipad. »

Faire taire la machine, en voilà un beau sujet pour Forcier l’outsider.

Embrasse-moi comme tu m’aimes, dès aujourd’hui en salle.

 

Embrasse-moi comme tu m’aimes | Bande-annonce from Filmoption International on Vimeo.