//Terrorisme : État des lieux

Terrorisme : État des lieux

Dans le cadre d’une conférence du CELAT (Centre interuniversitaire d’études sur les lettres, les arts et les traditions), la professeure Aurélie Campana, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les conflits et le terrorisme basée à l’Université Laval, est venue dresser un portrait de l’état du terrorisme et de la radicalisation dans le monde. Nous l’avons invitée dans nos studios.

World, 25 September 2013 Terorrism kills innocent people. Terrorisme doodt onshuldige mensen. Cartoon: Shahrokh Heidari/Cartoon Movement/Hollandse Hoogte
Source:  Shahrokh Heidari/Cartoon Movement/Hollandse Hoogte

Spécialiste des conflits au Caucase et au Mali, Aurélie Campana s’est également intéressée aux groupuscules d’extrême-droite actifs au Canada. Sa recherche de terrain sur ce thème est toujours en cours. Selon elle, les termes « terrorisme » et « radicalisation » ne doivent pas être confondus, ni même associés. Les idées radicales ne sont pas proscrites en démocratie, tant qu’elles ne consistent pas en des incitations à la haine. Elles ne mènent pas nécessairement à des actes, la radicalisation des idées n’étant pas un passage obligé précédant l’action violente. Le processus inverse peut d’ailleurs être observé.

Notre entrevue intégrale avec Aurélie Campana

De plus, ces deux termes sont si galvaudés que leur utilisation est délicate en contexte académique. En effet, à cause de leur forte charge politique, la définition de ces mots est relative selon le point de vue où l’on se situe. Le combattant de la liberté des uns peut tout à fait être le terroriste des autres. Un recensement des définitions du terrorisme a, par exemple, donné plus de 200 définitions. En cherchant à baliser la notion de terrorisme, la professeure Campana propose la violence politique comme dénominateur commun. Il s’agit d’une forme de théâtralisation de la violence visant des cibles indirectes. On attaque par exemple une population civile pour s’en prendre aux institutions.

« Le terrorisme, c’est une forme de violence politique qui est considérée comme étant illégitime par rapport à un certain nombre de règles qui prévalent dans une société donnée. »

Le terme radicalisation a pratiquement remplacé celui de terrorisme dans le discours public, et s’associe presqu’exclusivement à la mouvance djihadiste. C’est une idée reçue qu’il faut reconsidérer, puisqu’elle tient de l’effet de mode, d’une sorte de saveur du mois pour les médias. Dans ses recherches, madame Campana constate que les idées et la religion sont souvent accessoires dans le passage à la violence. Il s’agit dans la plupart des cas de systèmes de légitimation à posteriori. Elle rappelle également que les victimes du djihadisme sont pour la plupart issues de communautés musulmanes.

Pour la chercheuse, l’omniprésence des réseaux sociaux, la vitesse des échanges, donnent l’impression que le terrorisme est en hausse dans le monde. En réalité, ces actions n’atteignent pas les chiffres de la fin des années 1980 et du début des années 1990. Les attentats correspondent généralement à des zones de conflits et sont la plupart du temps liés à des contextes de guerre civile (Syrie, Irak, Afghanistan, Centrafrique…). On remarque cependant une hausse depuis 2014, particulièrement en Europe, où s’exportent ces conflits. Mais les chiffres n’atteignent pas encore ceux des années 1990.

Le « radicalisé » type varie dans sa nature d’un contexte géopolitique à l’autre. En Occident, il provient généralement d’un milieu relativement favorisé. Les mythes de l’auto-radicalisation ou de la radicalisation expresse ne tiennent pas dans la réalité. Dans leurs stratégies de recrutement, les organisations terroristes ciblent des personnes en situation de vulnérabilité sociale ou psychologique. Elles présentent à ces personnes des idées qui ont une résonance dans leur expérience vécue ou perçue, qui pourront être validées par les pairs et ainsi justifier un basculement dans l’action.

Quant aux solutions envisagées pour contrer le phénomène, la chercheuse souligne que plusieurs barrières, surtout morales, existent avant le passage à l’acte terroriste. Les organismes de prévention, comme le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence basé à Montréal, semblent plus efficaces que le processus de dé-radicalisation ou même que la bataille des idées, une approche privilégiée en France.  Mais elle avoue manquer de recul pour en évaluer la portée.

Théories du complot

Aurélie Campana remarque que les théories du complot sont toujours présentes dans les idéologies extrémistes. Une même théorie peut par ailleurs être utilisée en référence par des idéologies complètement opposées. Ces théories participent pour madame Campana au cynisme rampant à l’égard de l’ordre établi, des élites et des médias traditionnels. Elles collaborent également à décomplexer les idées et positions radicales. C’est d’ailleurs selon elle l’une des causes possibles de l’élection de Donald Trump.

Extrême-droite au Canada

Si les groupes d’extrême-droite ont toujours été présents au pays, on ne dénote pas d’intensification dans cette mouvance. Elle est cependant beaucoup plus décomplexée compte tenu de la circulation de l’information et la diffusion facilitée des théories du complot. Ces groupes ont tendance à s’afficher davantage sur les réseaux sociaux. Il est toutefois difficile de quantifier leurs actions, puisque les crimes contre la personne sont rarement enregistrés en tant que crimes haineux envers des minorités. La plupart des experts s’entendent pour dire qu’il y a sous-estimation de ce type de crime.

« Il faut quand même préciser qu’au Québec et au Canada, le passage à l’action se voit beaucoup moins que dans d’autres contextes. Au Canada, la violence n’a jamais été un mode d’action très privilégié par les groupes extrémistes, quelle qu’en soit la mouvance. La violence n’est pas totalement bannie, il y a toujours des individus qui vont y avoir recours, mais elle reste une exception. Alors que ce qu’on peut voir aujourd’hui en Allemagne et en France c’est une montée de la violence des groupes extrémistes et en particulier des groupes d’extrême-droite ou issus de la mouvance djihadiste. »

Lors de son passage à l’UQAC, Aurélie Campana était accompagnée de Maxime Fiset, un ancien militant d’extrême-droite venu témoigner de son expérience. Nous l’avons également rencontré pour une entrevue très révélatrice et courageuse, à lire et à entendre mardi prochain sur CEUC.ca.