//Jours sombres

Jours sombres

Par Zacharie Bonneau

Pour Daniella, dont l’exotisme est irrésistible

Ma dépression post-présidentielle est loin d’être finie. On dirait qu’une lourdeur habite le quotidien. Comme si, en filigrane, le spectre de ce qui s’est passé hantait les plus anodins des moments. Mon arrogance légère n’est soudainement plus de mise pour m’attaquer aux hommes blancs hétérosexuels qui, étions-nous en droit de le croire, perdaient du terrain jusqu’à maintenant. On peut dire qu’on a eu notre leçon. On a parlé trop fort. Trop fort, les femmes tueuses de foetus. Trop fort, les homos qui commettent des péchés dégoutants. Trop fort, les immigrants qui pensent pouvoir dominer le monde.

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Donald Trump, caricature de DonkeyHotey. Source: Photosforclass.com

J’ai pleuré quand j’ai compris qu’il allait gagner, à deux heures du matin, devant la page web du New York Times. J’ai pleuré encore quand Hillary, ma championne, a levé le drapeau blanc le lendemain matin. Et puis je me suis pratiquement vidé de ma masse aqueuse quand elle s’est adressée aux petites filles qui pouvaient l’entendre. Elle leur a dit de ne jamais douter de la valeur de leurs rêves et de leurs aspirations. Je l’ai pris pour moi ce conseil. Parce que ce qui est bon pour une femme vaincue et pour une petite fille est bon pour un homosexuel qui doit se battre pour exister tous les jours. C’est encore bon pour un immigrant déraciné, rejeté par sa terre d’origine et sa terre d’accueil. Je me suis mis à penser à tous ces gens-là. Toutes les femmes qui sont la première ligne de ma vie sociale et professionnelle, qui me rendent témoin des injustices tous les jours. Tous ces amis aux couleurs diverses mais que je ne vois plus, du rose pêche au noir charbon, qui voient les autres se méfier d’eux dans les rues de notre minuscule ville éloignée. Tous les hommes qui sont passés dans ma vie, et par ma fenêtre, parce qu’ils n’avaient pas le droit d’être ouvertement ce que la nature avait fait d’eux. Et puis je me suis dit que tout ça n’avait aucun sens. Tous ces gens-là, ceux que l’on décrit comme des groupes opprimés, des minorités, des outsiders, forment en fait la majorité de la population. Les femmes à elles seules forment une majorité. Force est d’admettre qu’un manque de solidarité est venu à bout de la compassion dont l’être humain cherche constamment à se targuer.

Dans les jours sombres, où une majorité semble rejeter le verni social qui soudait la société hier encore, on ne peut jouer la carte du gentleman. À la guerre, on est soldat, on gagne ou l’on meurt. Je suis content, au fond. Ce qui me retenait de dire aux hommes de fermer leurs gueules quand ils approchaient mes amies n’est plus à la mode. Ce qui m’empêchait de dire au monsieur du dépanneur que son employé haïtien était 300 fois plus intelligent que lui n’a plus à m’importuner. Ce qui me gardait de dire à tout le monde que pisser debout était la seule chose de valable que le white straight male avait fait depuis 50 ans est désuet. Maintenant, c’est le feu par le feu. Maintenant, on sait de quoi ils sont capables, et on va leur en montrer autant.

Ce texte a été publié dans Le Griffonnier 116