//De l’amitié

De l’amitié

Ma propre mère m’a toujours conseillé de ne jamais avoir d’enfants. Plusieurs personnes m’ont avoué qu’ils travailleraient pour le diable avant d’être sous mon autorité. La plupart de mes amies vous diront qu’elles en sont parce qu’elles ne voudraient pas être mes ennemies. Je n’ai jamais nié cet aspect de ma personnalité. Je ne l’ai jamais dissimulé. J’en ai même souvent été fier. Je suis exigeant et intransigeant. Impitoyable, vous diront certains.

Pour A-E, A., M-P et J.

Photo: Daniel Alvarez Sanchez Diaz / Unsplash.com

Tous ces attributs travaillent de mon côté, dans le bon sens des choses, quand il faut affronter les gens, quand vient l’heure d’aller au front. Mais il semble que ces armes dont je dispose pour me défendre, je ne les maîtrise pas tout à fait quand viennent les trêves et le moment de soigner les blessés dans les tranchées alliées. Il semble que la diplomatie m’échappe. Pourtant, la compassion est bien là, l’amour aussi. Le sentiment de devoir les protéger est un des symptômes de ces sentiments.

Pourtant, j’échoue toujours. On m’a rétrogradé de mon rang de général de ma petite armée pour ces motifs, dernièrement. Si je suis un excellent combattant, je suis un piètre gardien. Et celui qui sait se battre sans aimer adéquatement la raison pour laquelle il se bat est un vulgaire chien de garde. L’amitié est un concept très abstrait, à mes yeux. Là où je conçois avoir été dur, j’en vois la nécessité. Là où j’entrevois mon agressivité, je n’arrive pas à trouver d’autres moyens. Là où j’entends ma colère, je ne trouve rien pour la remplacer. Il semble que j’aie été sculpté pour servir les desseins d’un mercenaire solitaire.

Mes amies me sont chères. Elles bénéficient d’un amour inconditionnel, auquel je n’ai pas droit moi-même. Les droits et les devoirs des deux camps sont alors forcément divergents. Les définitions du même mot finissent par être si différentes qu’elles paraissent tirées de deux dialectes inconnus. De l’amitié, j’ai peine à parler. Je ne suis pas un expert en la matière. Ce que ma pugnacité me fait gagner, elle me le fera toujours perdre de ce côté. De l’amitié, rien à signaler. Je me débrouille seul, depuis un moment. De l’amitié, impossible de raconter. Certaines histoires sont vilaines et dépourvues de sens.

Je pense pouvoir être mon propre soldat et ma propre cause. Parce que ce sera nécessaire, bien sûr, mais aussi parce que c’est ainsi que les autres fonctionnent. Je pense pouvoir utiliser la force qui m’a fait maltraiter les miens pour avancer seul à travers champs. Je pense pouvoir me battre pour ce en quoi je crois et ce que je pense être juste. Cette leçon ne passera pas sous le radar. L’amitié, peut-être, se trouvera au bout du voyage.

Par Zacharie Bonneau