//Nelly Arcan, ou l’éternelle incomprise

Nelly Arcan, ou l’éternelle incomprise

Le 20 janvier dernier sortait au cinéma le film Nelly d’Anne Émond, film librement inspiré de l’œuvre et de la vie de l’écrivaine du même nom. Déjà, un espoir se profilait à l’horizon : si Nelly Arcan avait été incomprise et parfois maltraitée et mal jugée par le public pendant la courte durée de sa vie, on pouvait croire que huit ans après sa mort, une femme réalisant un film biographique sur sa personne pourrait enfin lui rendre l’hommage et la compréhension qui lui revenaient de droit de son vivant. Hélas, Anne Émond est tombée dans le seul piège, pourtant apparent, qui l’attendait dans la réalisation de ce film : mettre de l’avant la prostituée avant tout le reste.

Mylène Mackay interprète Nelly Arcand dans le film d’Anne Émond. Photo: Films Séville

Par Noémie Simard

Nelly Arcan fut pour moi une découverte plus qu’essoufflante, comme la plupart des gens j’ai pris contact avec elle grâce à son premier livre, intitulé Putain. À la lecture, plusieurs éléments m’avaient tout simplement coupé le souffle et emplie d’une grande mélancolie, une mélancolie qui se rapprochait du désespoir de la narratrice, qui réussit à faire vivre ses émotions au lecteur, et ce, de façon percutante. La prose poétique, mêlée à une critique si juste d’une société hypersexualisée, superficielle et patriarcale, met le génie de l’écrivaine de l’avant bien plus que son métier de putain, c’est évident. Du moins, pour moi ce l’était. Tout ce qu’a retenu du livre la majorité de la société, c’était ce travail qu’avait pratiqué Nelly Arcan quelques années. C’était cet arrière-plan du livre qui, pourtant, se trouvait bien loin du propos; en fait, il ne constituait pas du tout le propos, il ne faisait que le servir. Ironiquement, ce que Nelly Arcan essayait de dénoncer – notamment ce cercle infini de la beauté et du désir dans lequel se retrouvent les femmes dès leur plus jeune âge, conséquence directe du patriarcat –  l’a suivi toute sa vie. Elle éprouvait constamment un sentiment d’insécurité provoqué par ce cercle de la beauté et du désir qui prenait toute la place dans sa vie personnelle et dans son métier de prostituée, et ce sentiment l’a aussi suivi dans sa vie d’écrivaine.

Lorsqu’on regarde son apparition à Tout le monde en parle, l’émission française de 2001 comme l’émission québécoise de 2007, ou encore son entrevue avec Richard Martineau diffusée en 2005 pour l’émission des francs-tireurs, on se rend compte que ce qui intéresse vraiment les interviewers, ce n’est pas la critique sociale qu’elle met au jour dans Putain, mais bien ce métier qu’elle raconte dans une autofiction où les tabous n’existent pas. Dans chacune de ces entrevues pourtant échelonnées sur plusieurs années, on lui pose des questions sur la chirurgie esthétique et sur son besoin constant de plaire, appuyées d’extraits de ses livres qu’on sort de leur contexte.  Jamais on ne lui pose de questions sur son style d’écriture ou sur ses procédés. Jamais on n’aborde toutes ces idées qu’elle partage dans ses romans et qui pourraient être partagées aux téléspectateurs, ceux qui lisent comme ceux qui ne lisent pas. Bref, jamais on ne tente d’éveiller les consciences avec le génie de cette femme. Non : les interviewers restent à la surface de ses propos et, par le fait même, ils confirment tout ce qu’elle dénonce, bien qu’ils sachent pertinemment qu’elle en est elle-même prisonnière, de ces torts de la société qu’elle critique si ardemment. C’est ça, le drame Nelly Arcan : voir le cercle infini dans lequel elle est enfermée et, pourtant, ne pas être capable d’en sortir.

Mylène Mackay. Photo: Films Séville

Ainsi, contrairement à ce que j’espérais, le film Nelly d’Anne Émond ne sort pas l’écrivaine de ce cercle vicieux de l’incompréhension. Même si l’insécurité de Nelly Arcan semble bien représentée, on met son métier de prostituée à l’avant-plan, il passe avant tout le reste. En mélangeant les autofictions de la femme avec les éléments biographiques de sa vie réelle, on obtient un mélange désastreux qui la fait paraitre nymphomane. Je ne crois pas que là était le but, mais le résultat ne ment pas. De plus, si la voix off du personnage de Nelly récite de temps en temps des passages provenant de ses différents romans, ce ne sont jamais des exemples de critiques; ce sont plutôt des extraits poétiques pris également hors contexte pour présenter le vide intérieur du personnage. On donne l’image de la femme brisée, oui, mais pas celle de la femme intelligente qui se cache sous la Nelly putain, anxieuse et fragmentée. Au final, c’est ça qui me gêne : on ne fait attention qu’au côté fissuré de Nelly, on ne parle jamais de son acuité d’esprit. Et pourtant, c’est la partie la plus importante de l’écrivaine, car c’est cette partie d’elle qui nous reste aujourd’hui, soit ses mots et ses idées. On pourrait croire que huit ans après sa mort l’on puisse reconnaitre ce trait de sa personnalité, mais le film nous prouve tout le contraire.

Cependant, outre cette conception totalement extravagante du personnage de Nelly Arcan, il faut dire que la réalisation est très esthétique. De plus, l’actrice qui joue l’écrivaine, Mylène MacKay, est admirable dans son rôle. Il y a aussi une liberté dans ce film qui m’a énormément plu. Comme quoi, pour moi, cette œuvre cinématographique aurait été réussie si elle avait accordé la priorité à la femme de tête qu’est Nelly Arcan plutôt qu’à la putain du premier roman!