//Miguel Angel Gutiérrez : Un mexicain à Saguenay

Miguel Angel Gutiérrez : Un mexicain à Saguenay

La production Mémoires d’un sablier prend l’affiche ce soir au Petit-Théâtre de l’UQAC, pour une série de trois représentations en avant-première mondiale. Le spectacle est une coproduction entre la compagnie saguenéenne La Tortue Noire et les mexicains de La Luna Morena. Miguel Angel Gutiérrez, fondateur de cette dernière, est le metteur en scène de cette création. En septembre dernier, nous l’avions interrogé à propos de cette collaboration interculturelle et sur la réalité de la création au Mexique.

Sara Moisan et Dany Lefrançois dans Mémoires d’un sablier. Photo: Patrick Simard le Photographiste

Les deux compagnies ont établi des liens grâce à un atelier tenu lors du Festival international des arts de la marionnette (FIAM) de Saguenay. Un intérêt réciproque pour leurs approches de la marionnette les a poussés à développer un projet commun qui est devenu Mémoires d’un sablier. Le spectacle est le fruit d’une collaboration de plus de cinq années.

Miguel Angel Gutiérrez parle du réalisme magique, un courant typiquement latino-américain, comme d’un inspirant important pour cette création. Le temps et sa relation à l’expérience humaine constitue la trame de Mémoires d’un sablier. Le réalisme magique permet au metteur en scène d’aborder le réel dans une perspective poétique où le temps est discontinu. Au lieu d’une conception linéaire du temps, le spectacle est conçu comme une spirale dans laquelle les cultures mexicaines et québécoises s’entrecroisent, cohabitent.

Aux yeux de Gutiérrez, le contraste entre les deux cultures est fécond. La culture mexicaine est hybride pour des raisons historiques, alors que la culture québécoise est plus unitaire, plus équilibrée. La notion du temps est différente, plus urgente, plus chaotique dans la culture mexicaine.

« Mon pays est déséquilibré à plusieurs niveaux. Trop de bruit, trop de monde, trop d’inquiétudes. Il faut toujours se dépêcher. Le Québec est pour moi un espace plus calme. »

Dany Lefrançois, directeur artistique de La Tortue noire, précise ces impressions :

« Il faut dire que c’est une rencontre entre une mégapole (Guadalajara) et une région ressource. Ce n’est pas uniquement Canada-Mexique, c’est aussi une rencontre Guadalajara-Saguenay, deux rythmes complètement différents. On a défini le projet actuel en fonction du rythme qu’on a ressenti là-bas. Les espaces sont ouverts, les espaces intérieurs donnent sur l’extérieur. Il y a toujours des sources sonores qui proviennent de partout. Le silence n’existe pas! »

Miguel Angel Gutiérrez acquiesce. Le silence qu’il retrouve au Saguenay est très inhabituel pour le mexicain. Cette dimension se traduit dans Mémoires d’un sablier. La conception sonore de Guillaume Thibert apporte une dimension symbolique et structurante. Le spectacle est construit autour de rythmes; celui des acteurs et de tous les éléments scéniques. Les rythmes de la biologie et du corps inspirent le metteur en scène pour créer un spectacle qui est un organisme en soi, à son tour composé de plusieurs organismes. L’interrelation entre la marionnette et le corps humain est une obsession commune aux deux compagnies.

Miguel Angel Gutiérrez, à gauche, et le concepteur de marionnettes Kevin Titzer, à droite, lors d’un laboratoire de création à Guadalajara au Mexique. Photo: Courtoisie
L’art de la marionnette au Mexique

La compagnie La Luna Morena (La Lune sombre) célèbre ses quinze années d’existence. Elle est à l’origine d’une importante biennale internationale tenue depuis une décennie à Guadalajara, Festin de los munecos. Miguel Angel Gutiérrez est donc un observateur privilégié de la vitalité des arts de la marionnette au Mexique.

Si une tradition très ancienne existe au Mexique, celle-ci a en quelque sorte subie une coupure culturelle lors de la colonisation espagnole. Selon Gutiérrez, un large pan de cette tradition a alors été perdue. La marionnette a connu un fort regain lors de la révolution culturelle des années 1920, un courant dont Frida Kahlo et Diego Rivera sont les emblèmes. Dans ce contexte, la marionnette a été un outil de cohésion culturelle et sociale, un véhicule pour rejoindre des populations plus marginales et valoriser des traditions communes.

Aujourd’hui, la marionnette ne jouit pas d’un grand soutien de l’état mexicain. Gutiérrez estime qu’entre 60 et 70 compagnies se dédient à cet art au Mexique, un nombre comparable à la seule ville de Montréal. La Luna morena fait partie d’un petit groupe de compagnies utilisant la marionnette comme une forme de création contemporaine. La marionnette y est explorée dans sa relation avec d’autres formes d’art, d’autres langages.

Miguel Angel Gutiérrez remarque qu’un public de connaisseurs émerge à Guadalajara dans la foulée de la biennale Festin de los munecos. La population a pu, depuis une dizaine d’années, découvrir des productions internationales explorant plusieurs approches, dont celles de La Tortue Noire. Un phénomène similaire à ce qu’on a pu remarquer au Saguenay grâce au FIAM. Ce qui plaide en faveur de ces événements internationaux dont la pérennité est toujours à défendre.

Une création internationale

Mémoires d’un sablier naît de la collaboration entre des créateurs issus de plusieurs cultures. La vidéo, l’éclairage et le son, parties intégrantes du spectacle, sont conçus par des artistes saguenéens chevronnés (Andrée-Anne Giguère, Alexandre Nadeau et Guillaume Thibert). La conception des marionnettes revient quant à elle au sculpteur américain et saguenéen d’adoption Kevin Titzer.

Suite à cette série de représentations en avant-première, Mémoires d’un sablier sera présenté au FIAM l’été prochain, ainsi qu’au Mexique. La Tortue noire étant habituée à se produire un peu partout dans le monde, on peut s’attendre à ce que cette création connaisse une longue vie. Soyez les premiers à la voir, cette semaine au Saguenay!

Mémoires d’un sablier, les 11, 12 et 13 mai – Petit-Théâtre de l’UQAC