//Coup de cœur littéraire : L’Amant de Marguerite Duras

Coup de cœur littéraire : L’Amant de Marguerite Duras

J’ai découvert L’Amant de Marguerite Duras il y a quelques années dans un cours de littérature psychanalytique et, depuis, j’y reviens constamment. Il y a dans l’écriture durassienne quelque chose qui ne s’explique pas. Les mots fascinent, nous submergent et finissent par nous emporter dans un flot de sensualité, de beauté, de haine et de tristesse.

Par Jessica Lavoie

Photo: Ben Rosett/unsplash.com

« L’histoire de ma vie n’existe pas. Ça n’existe pas. Il n’y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de ligne. Il y a de vastes endroits où l’on fait croire qu’il y avait quelqu’un, ce n’est pas vrai il n’y avait personne. » (Marguerite Duras, L’Amant, Paris, Minuit, 1984, p. 11)

Marguerite Duras est née en 1914 en Indochine française, mais s’installe en France avec sa mère et ses frères dès son adolescence. Membre de la Résistance et du Parti communiste, l’écrivaine se fait connaître grâce à son deuxième roman : Un barrage contre le Pacifique (1950). Elle travaille également comme scénariste et dialoguiste en 1959 pour le film Hiroshima, mon amour et réalise, dès 1975, plusieurs films, dont India Song.

Publié en 1984, L’Amant est un livre largement autobiographique qui permet à son auteure de remporter le prix Goncourt la même année et d’acquérir une renommée mondiale. En 1992, Jean-Jacques Annaud adapte le roman au grand écran. À travers la narratrice âgée de 15 ans, c’est Marguerite Duras adolescente qu’on voit se dessiner. Dans ce récit personnel, l’écrivaine raconte une partie de son enfance à Saïgon en Indochine ; celle marquée par la relation amoureuse et charnelle qu’elle entretient pendant plus d’un an avec l’amant de Cholen, un riche banquier qui est de douze ans son aîné. Dans ce livre où la narratrice découvre la jouissance se succède l’amour et la sensualité, mais aussi la tristesse, puisque l’amant de Cholen est forcé de marier une femme de son rang. Le récit de Duras se compose également des différentes relations qui marquent la dynamique familiale, une dynamique des plus dysfonctionnelles. Le père est décédé subitement il y a quelques années, la mère souffre d’une maladie mentale, l’aîné de la famille est un être violent et le cadet est atteint d’une maladie qui l’emportera.

« Dans les histoires de mes livres qui se rapportent à mon enfance, je ne sais plus tout à coup ce que j’ai évité de dire, ce que j’ai dit, je crois avoir dit l’amour que l’on portait à notre mère mais je ne sais pas si j’ai dit la haine qu’on lui portait aussi et l’amour qu’on se portait les uns les autres, et la haine aussi, terrible, dans cette histoire commune de ruine et de mort qui était celle de cette famille […]. » (Ibid., p. 26-27)

Le livre est marqué non seulement par la relation amour-haine que la narratrice entretient envers les membres de sa famille, mais aussi par le combat entre vie et mort qui est le sien. Si pour la protagoniste la vie est synonyme de mort, l’écriture est à ses yeux la manière d’échapper à cette fatalité. Écrire représente tout son avenir.

« Je crois que ma vie a commencé à se montrer à moi. Je crois que je sais déjà me le dire, j’ai vaguement envie de mourir. Ce mot, je ne le sépare déjà plus de ma vie. Je crois que j’ai vaguement envie d’être seule, de même je m’aperçois que je ne suis plus seule depuis que j’ai quitté l’enfance […]. Je vais écrire des livres. C’est ce que je vois au-delà de l’instant, dans le grand désert sous les traits duquel m’apparaît l’étendue de ma vie. » (Ibid., p. 98)

L’Amant aborde ainsi les sujets les plus chers à Duras : la féminité, le désir, la relation à la mère, la haine, la mort, la vie et l’écriture. Ces thèmes se retrouvent également dans La Maladie de la mort, un roman dont l’auteure, souffrant alors d’une cirrhose aiguë et d’une dépression, a soufflé difficilement les mots à son secrétaire. Écrit deux ans avant L’Amant, La Maladie de la mort est un livre qui permet lui aussi d’être témoin du style foudroyant de Duras.

Marguerite Duras parle de L’Amant lors de son passage à l’émission de Bernard Pivot, Apostrophes, en 1984.