//Coup de cœur littéraire : Un ange cornu avec des ailes de tôle

Coup de cœur littéraire : Un ange cornu avec des ailes de tôle

Cette semaine, je dédie ma chronique à Un ange cornu avec des ailes de tôles, un livre de Michel Tremblay que j’ai lu d’un trait, incapable de m’en détacher.

Par Jessica Lavoie

Michel Tremblay fait partie de ces écrivains qui sont à l’origine de ma passion pour la littérature. J’ai entendu parler de lui pour la première fois dans un cours de français en secondaire quatre, lorsque nous avons lu sa nouvelle « Le pendu » tiré des Contes pour buveurs attardés. Ça a été un coup de foudre. Dans les semaines qui ont suivi, j’ai dévoré les Contes pour buveurs attardés, Les belles-sœurs, La grosse femme d’à côté est enceinte et À toi, pour toujours, ta Marie-Lou et, plus tard, Un ange cornu avec des ailes de tôle avec toujours le même ravissement. Quelque chose que je ne m’expliquais pas encore à cette époque était née : un amour pour la littérature qui n’était pas près de me quitter.

« On dit que désirer est plus jouissant que posséder. C’est faux pour les livres. Quiconque a senti cette chaleur au creux de l’estomac, cette bouffé d’excitation dans la région du cœur, ce mouvement du visage […] au moment où on tient enfin le livre convoité, où on l’ouvre en le faisant craquer mais juste un peu pour l’entendre, quiconque a vécu ce moment de bonheur incomparable comprendra ce que je veux dire. » (Michel Tremblay, Un ange cornu avec des ailes de tôle, Paris et Montréal, Léméac/Actes Sud, p. 173).

Publié en 1994, Un ange cornu avec des ailes de tôle est un livre composé de treize récits qui peuvent être lus de manière autonome, mais qui forment également un tout chronologique. Dans chacune de ces courtes histoires, l’auteur décrit un livre qui l’a marqué et le contexte entourant la découverte de cet ouvrage. De la Comtesse de Ségur à Saint-Exupéry en passant par Jules Vernes et Gabrielle Roy, Michel Tremblay dresse le portrait de ses principales influences littéraires. L’écrivain remonte ainsi aux sources de son enfance et de son adolescence pour rendre compte des livres qui ont construit sa vision de la littérature, puisque le dernier récit de l’ouvrage porte sur les Contes pour buveurs d’attardés (1966), le premier livre qu’il a publié dans sa carrière.

« — Écoute-moi ben, mon p’tit gars… C’est vrai que j’vas me forcer pour les aimer, ces contes-là, même si j’les haïs pour tuer! Mais tu le sauras jamais parce que j’vas probablement te dire que c’est le plus beau livre que j’ai jamais lu de toute ma vie! Pour te faire plaisir. Pis pour me faire plaisir! Y’est pas question, m’entends-tu, que mon enfant aye pas écrit le plus grand livre de toute l’histoire de la littérature mondiale!
— J’veux que tu sois honnête, moman!
— Mon p’tit gars, une mère, c’est jamais honnête! » (Ibid., p. 241)

Dans ces récits à caractère personnel, l’écrivain dresse le portrait de sa mère, de son père, de sa « grand-moman Tremblay », de ses ami(e)s, de sa maison et de tout ce qui constitue sa vie de jeune adolescent. À travers un regard juvénile et un style naïf, le narrateur nous raconte les anecdotes les plus simples et les plus farfelues. Un jour, Michel, le protagoniste, remet en question le réalisme de Patira, le roman préféré de sa mère qui décrit la vie de Blanche de Coëtquen, une jeune fille emprisonnée dans des oubliettes pendant un hiver entier.

« — Pis à part de ça, a’ va pas aux toilettes, c’te femme-là? […] Simon, son geôlier, y y’apporte une cruche d’eau par jour, a’ fait quand même pas pipi là-dedans! Pis où est-ce qu’a’ fait caca? […] A’ passe tout un hiver dans une oubliette humide! Est quand même pas constipée pendant six mois! Pis si est pas constipée pis qu’a’ fait ça dans le coin de sa prison, ça doit sentir mauvais quelqu’chose de rare au bout de quequ’semaines, si Simon ramasse rien!
— Michel! J’te permettrai pas de rire d’un de mes livres favoris!
— J’m’en moque pas, moman! J’aurais voulu avoir c’t’information-là, c’est toute!
— Ben pas moi! [C]omment tu veux que l’auteur nous dise ça? ‘‘Elle s’accroupit dans un coin et fit ses besoins. Simon arriva ensuite avec une pelle et ramassa le tas?’’ C’t’un roman, Michel, on n’a pas besoin de tout savoir ça! » (Ibid., p. 140-141)

Le roman de Michel Tremblay est brillement écrit. Les mots font rire, sourire et rêver. Ils sont aussi chargés d’une certaine nostalgie. Une nostalgie de l’enfance, de sa beauté vulnérable et de sa simplicité. Un ange cornu avec des ailes de tôle est roman au style unique et touchant qui fait écho à l’enfant terré quelque part au fond de chacun de nous.

En octobre 2016, sur le plateau de « 64 Minutes le monde en français », Michel Tremblay parlait du métier d’écrivain et de la singularité de la langue française au Québec.

 

https://www.youtube.com/watch?v=yuFV7ay97n0