//Coup de cœur littéraire : La Cantatrice chauve d’Eugène Ionesco

Coup de cœur littéraire : La Cantatrice chauve d’Eugène Ionesco

Comme le beau temps est à nos portes, je vous propose cette semaine une pièce de théâtre que vous pourrez lire en moins d’une heure, couché sur l’herbe ou assis sur le balcon. Cette pièce d’Eugène Ionesco, qui s’intitule La Cantatrice chauve, vous charmera par son humour et son originalité.

Par Jessica Lavoie

La Cantatrice chauve vue par Robert Massin, 1964

Née en Roumanie en 1909, Eugène Ionesco, dramaturge de renom, est décédé en France en 1994 où il a passé une grande partie de sa vie. Chef de file du théâtre de l’absurde, il est principalement connu pour ses pièces La Cantatrice chauve, Les Chaises et Rhinocéros. Au même titre que le dadaïsme et le surréalisme, le théâtre de l’absurde, aussi nommé anti-théâtre, prend naissance dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale en réponse à l’atrocité du réel. Ce théâtre renouvelle le genre littéraire en détruisant toute forme d’intrigue narrative et en rendant difficile la communication entre les personnages. Publiée en 1950, La Cantatrice chauve est la première œuvre associée au théâtre de l’absurde. Dès sa sortie, elle fait scandale en raison de son caractère avant-gardiste et déstabilisant.

Dans cette pièce, les personnages sont loufoques et caricaturés, puisqu’ils parodient ceux du théâtre de boulevard. Également, les répliques sont incohérentes et l’intrigue semble quasi absente. La scène IV est, par exemple, consacré à une conversation entre Mme et M. Martin qui semblent se connaître, mais n’en sont pas certains.

« M. Martin

Depuis que je suis arrivé à Londres, j’habite rue Bromfield, chère madame.

Mme Martin

Comme c’est curieux, comme c’est bizarre! moi aussi, depuis mon arrivée à Londres j’habite rue Bromfield, cher Monsieur.

Martin

Comme c’est curieux, mais alors, mais alors, nous nous sommes peut-être rencontrés rue Bromfield, chère Madame.

Mme Martin

Comme c’est curieux; comme c’est bizarre! c’est bien possible, après tout! Mais je ne m’en souviens pas, cher Monsieur. » (Eugène Ionesco, La Cantatrice chauve, France, Gallimard, 1954, p. 28)

Les Martin habitent le même quartier, vivent sur la même rue, demeurent à la même adresse, dorment dans le même lit et, comble de la coïncidence, ont chacun une fille de deux ans qui a un œil blanc et l’autre rouge! Mme et M. Martin croient alors se souvenir qu’ils forment un couple. Mais en sont-ils si sûrs ? Puisque, comme le précise la femme de ménage :

« La fillette de Donald a un œil blanc et un autre rouge tout comme la fillette d’Élisabeth. Mais tandis que l’enfant de Donald a l’œil blanc à droite et l’œil rouge à gauche, l’enfant d’Élisabeth, lui, a l’œil rouge à droite et le blanc à gauche! » (Ibid., p. 31)

La pièce d’Ionesco est parsemée de petits moments comme ceux-ci qui anéantissent les certitudes, les vérités et l’ordre habituel des choses. La pendule indique toujours le contraire de l’heure qu’il est (Ibid., p. 64), le pompier qui se plaint du manque de feu dans la ville (situation qui affecte son salaire au rendement) annonce peu de temps après qu’il a un incendie à éteindre dans trois quarts d’heure et seize minutes (Ibid., p. 51, 70) et les répliques deviennent à la fin de la pièce complètement décousues les unes des autres.

« M. Smith

Les chiens ont des puces, les chiens ont des puces.

Mme Martin

Cactus, Coccyx! coccus! cocardard! cochon!

Mme Smith

Encaqueur, tu nous encaques.

Martin

J’aime mieux pondre un œuf que voler un bœuf. » (Ibid., p. 76)

Juste avant la tombée du rideau, Mme et M. Martin prennent la place que Mme et M. Smith occupaient au début de la pièce et entament exactement le même dialogue qu’eux. Cette substitution des personnages montre que les humains sont remplaçables ; idée qui prend naissance avec la fin de l’humanisme et qui se confirme avec les guerres du XXe siècle. Comme Samuel Beckett et Jean Genet, Ionesco rend compte, à travers l’anti-théâtre, de l’absurdité de l’existence et de la déchéance humaine.

Extrait de La Cantatrice chauve dans une mise-en-scène de Jean-Luc Lagarce (1992)