//Le roman de Kevin Lambert décape Chicoutimi

Le roman de Kevin Lambert décape Chicoutimi

Kevin Lambert a 24 ans. Il a grandi à Chicoutimi. Dans son premier roman, Tu aimeras ce que tu as tué, publié en mars chez Héliotrope, la ville est un personnage grotesque et haï. De passage dans la région pour le lancement saguenéen de son livre, l’auteur est venu répondre à nos questions.

Kevin Lambert lance Tu aimeras ce que tu as tué à Chicoutimi. Photo: Valérie Lebrun

Par Stéphane Boivin

Tu aimeras ce que tu as tué ne ménage ni la hargne ni l’outrance. Mais ce qui frappe en premier, c’est la justesse de la représentation de la ville. Les lecteurs y reconnaîtront leur déneigeur, une prof détestée ou encore une compagne de classe de la petite école. C’est l’un de ces livres dont le décor bien planté donne envie d’y plonger dès les premières lignes.

« J’avais envie de prendre un lieu réel et peindre du faux dessus. Habiter Chicoutimi, pas nécessairement les lieux les plus importants auxquels on pense. Et à partir de ces lieux-là, greffer des histoires, de l’imaginaire. »

Notre entrevue avec Kevin Lambert

Ce sont les lieux physiques, la géographie d’une Chicoutimi telle quelle, qui servent de tremplin à Kevin Lambert pour décoller vers le fantasme incantatoire, vers un apocalypse dont le Saguenay serait l’épicentre. Et comme pour tous les fantasmes, certains en jouiront, d’autres s’en scandaliseront. Dans les rues, les centres commerciaux, les écoles secondaires, l’auteur extrapole un monde hideux que seule la destruction pourrait sauver. Une mission dont se chargera le narrateur pendant quelques 200 pages.

« C’est un fantasme littéraire. Je m’intéresse beaucoup aux écrivains qui ont un fantasme de pouvoir sur la réalité par la littérature. Dans la société, la littérature est un peu mise à l’écart. Elle n’a pas la place que je voudrais qu’elle ait. Pour moi c’est la chose la plus importante. Donc c’est une sorte de vengeance de la littérature envers le réel, de vouloir le transformer. L’outrance ou les niveaux de parole, comme la parole prophétique ou la parole de haine, visent à avoir un impact sur la personne à qui l’on parle. C’est de la littérature qui ne veut pas rester à sa place, qui veut faire plus qu’être un texte dans un livre. »

Pour le narrateur Faldistoire, qui voit mourir ses amis encore enfants autour de lui, Chicoutimi est responsable de toutes les horreurs, de toutes les vilenies. Kevin Lambert décrit les causes et les effets d’un vaste chantier de destruction. Destruction d’une littérature mièvre et inoffensive, des récits exemplaires et d’une petite ville pourrie sous son vernis.

« Il y a cette volonté de faire ressortir le refoulé, de le mettre à jour, de décaper les meubles. »

Enchevêtré à la violence du monde dépeint par Kevin Lambert, l’humour est pourtant omniprésent. Il se manifeste dans l’outrage, dans la démolition de certains symboles obsolètes mais toujours révérés par une population vivant dans le déni. Tu aimeras ce que tu as tué pourrait s’avérer jubilatoire pour bien des lecteurs qui entretiennent une relation amour-haine à l’égard de la « capitale de la douleur ». Il plait aussi dans les grands centres, toutes les critiques lui étant des plus favorables.

Kevin Lambert lit un extrait de Tu aimeras ce que tu as tué

Le futur que nous souhaite Kevin Lambert

Plus tôt cette semaine, Radio-Canada interrogeait les candidats à la mairie de Saguenay à propos de ce dont on pouvait rêver pour la ville. Pour répondre à cette même question, Kevin Lambert oscille entre la vraie vie et la littérature.

« Dans la littérature, j’y réponds dans mon livre : on peut rêver que Chicoutimi soit détruite. Chicoutimi est une métaphore pour bien des choses dans mon livre. Moi, j’ai peu d’espoir! (rires) Je prône une table rase de plusieurs affaires qui marquent l’idéologie québécoise et la manière dont on peut penser la communauté, le politique, la littérature aussi. En tant que personne, hors de la littérature, si une telle chose est possible, je dirais qu’on peut espérer que Chicoutimi se fende la tête pour s’ouvrir le crâne un peu. Oui, je dirais ça. »

Charmant! Kevin Lambert sera à la Libraire Les Bouquinistes de la rue Racine ce soir, jeudi 8 juin vers 17h, pour le lancement saguenéen de Tu aimeras ce que tu as tué. Un entretient est prévu et il sera possible de s’y procurer le livre et de discuter avec l’auteur.

Lambert, qui étudie à Montréal en création littéraire sous la direction de Catherine Mavrikakis, planche déjà sur un deuxième roman. Celui-ci devrait se dérouler dans une scierie en grève, avec cette fois Roberval en toile de fond. Ou comme personnage ? En tout cas, Tu aimeras ce que tu as tué donne envie d’en lire davantage.

C’est un livre qu’il faudrait cacher au creux d’un rayon dans les bibliothèques de toutes les écoles de la commission scolaire. Le laisser là afin qu’un jour un jeune narrateur en puissance y trouve toute la liberté que peut offrir la littérature.

Lancement aux Bouquinistes le jeudi 8 juin à 17h

Tu aimeras ce que tu as tué aux éditions Héliotrope