//Coup de cœur littéraire: D’autres vies que la mienne d’Emmanuel Carrère

Coup de cœur littéraire: D’autres vies que la mienne d’Emmanuel Carrère

La chronique littéraire de cette semaine traite d’un livre que j’ai lu il y a quelques années et qui m’a profondément émue. Il s’agit du récit D’autres vies que la mienne d’Emmanuel Carrère.

Par Jessica Lavoie

Photo: Frank Mckenna/Unsplash

« Nous marchions en silence, épuisés. […] Nous nous sommes donné la main. Je me rappelle, ces jours-là, ma crainte enfantine qu’Hélène se détourne de moi, mais ce qu’elle se rappelle, elle, c’est que nous étions ensemble, vraiment ensemble. » (Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne, Paris, P.O.L, 2009, p. 67.

Auteur prolifique récipiendaire de nombreux prix, Emmanuel Carrère est né en France en 1957. Connu d’abord comme journaliste, il devient par la suite écrivain, réalisateur et scénariste. En 2009, il publie D’autres vies que la mienne, un récit fortement inspiré de sa vie et acclamé par la critique. L’année de sa publication, le livre remporte le Prix Crésus, le Prix Marie Claire du roman d’émotion et le Prix des lecteurs de l’Express. Dans ce récit traduit dans plus de vingt langues, l’écrivain raconte la vie de certaines personnes qui ont croisé son chemin et qui l’ont touché par leur vérité, leur histoire.

L’histoire se déroule au Sri Lanka, en décembre 2004, lorsque le tsunami frappe les côtes et tue plus de 35 000 personnes. Parmi celles-ci, il y a Juliette, une fillette de 4 ans. En vacances à cet endroit avec sa compagne, le narrateur (qui prend les traits de l’auteur) est témoin de la souffrance humaine et de l’horreur de la mort d’un enfant à travers les parents de Juliette. Quelques mois plus tard, une fois chez lui, le protagoniste est témoin du décès d’une autre Juliette, cette fois-ci sa belle-sœur, qui s’éteint après une dure lutte contre le cancer, laissant dans le deuil un mari, trois enfants et un précieux ami. Le narrateur entreprend alors de fouiller le passé de cette femme pour tenter de comprendre sa vie, son identité.

« La musique commence, les images défilent. Patrice regarde sa femme. Diane regarde sa mère. Patrice regarde Diane la regarder. Elle pleure, il pleure aussi, il y a de la douceur à pleurer ainsi tous les deux, le père et sa toute petite fille, mais il ne peut pas et ne pourra jamais plus lui dire ce que les pères voudraient dire à leurs enfants, toujours : ce n’est pas grave. » (Ibid., p. 334)

Dans ce récit écrit au je, l’écrivain illustre la vérité, l’authenticité, la beauté et la douleur de toutes ces vies qui ont croisées la sienne. D’autres vies que la mienne est un hommage à l’existence, à la force humaine, à l’amour et un appel à l’ouverture, à l’écoute et à l’entraide.

« Philippe pourrait penser aujourd’hui : ma petite-fille est morte à Medaketiya, notre bonheur y a été en quelques instants détruit, je ne veux plus entendre parler de Medaketiya. Mais il ne pense pas cela. Il pense qu’il va enfin prouver à M.H. [un ami sri lankais] mort que sa vie était bien là, parmi eux, qu’il est l’un deux, qu’après avoir partagé la douceur des jours avec eux il ne va pas se détourner de leur malheur […]. Il pense à ce qui reste de la famille de M.H., à leurs maisons détruites, aux maisons de leurs voisins pêcheurs, et il dit : je veux rester à leurs côtés. Les aider à reconstruire, à recommence à vivre. Il veut se rendre utile, que faire d’autre de lui-même? » (Ibid., p. 43)