//Les multiples regards de Gérard Bouchard

Les multiples regards de Gérard Bouchard

Un colloque consacré à l’oeuvre de Gérard Bouchard se tient jeudi et vendredi à l’Université du Québec à Chicoutimi. CEUC a rencontré celui dont la pensée vaste et multiple se développe depuis la Révolution tranquille et occupe encore aujourd’hui une place importante dans les débats publics.

Par Stéphane Boivin

Photo: Fred Chartrand

Nous rencontrons Gérard Bouchard dans le pavillon de l’UQAC où il a ses bureaux. Dans la petite pièce où nous l’attendons s’empilent des boîtes d’archives et des tiroirs de fiches écrites à la main. Tout est soigneusement identifié: Fernand Dumont, Histoire Sag, Multiculturalisme… C’est l’endroit tout désigné pour tenter un portrait de quarante ans de recherche.

Né à Jonquière, Gérard Bouchard a étudié la sociologie à l’Université Laval au milieu des années 1960, auprès du sociologue Fernand Dumont et du politologue Léon Dion, figures intellectuelles importantes de la Révolution tranquille. Ses travaux ont ensuite investi des disciplines aussi variées que l’histoire, la génétique, la démographie, l’alphabétisation ou le roman.

« On s’aperçoit, quand on regarde en arrière, que les idées qui ont commandé le mouvement sont les idées premières, les premiers rêves. Dumont et Dion cultivaient une très grande ouverture d’analyse. Ils prenaient un sujet précis mais ils ressentaient le besoin d’en faire le tour et de le situer dans des contextes différents, avec d’autres faits sociaux, pour enrichir la compréhension. Cette idée-là m’a beaucoup séduit. Tout mon itinéraire s’enracine là-dedans. Pourquoi est-ce que j’ai couru de l’histoire sociale à l’histoire culturelle, démographique ? C’est exactement dans le même esprit. Avec, toujours au centre de mes travaux, l’idée du fait social. »

Gérard Bouchard a enseigné à l’UQAC depuis le début des années 1970 jusqu’à une retraite toute récente. Au cours de sa carrière, il a fréquemment été invité à enseigner dans des institutions nord-américaines et européennes prestigieuses. L’une de ses réalisations les plus reconnues est d’avoir marié l’histoire et la génétique à travers le Fichier BALSAC, développé à Chicoutimi.

Notre entrevue avec Gérard Bouchard

Dix ans depuis Bouchard-Taylor

L’intellectuel a été particulièrement actif dans l’espace public québécois depuis sa participation à la Commission Bouchard-Taylor sur les accomodements raisonnables, tenue il y a une décennie. Comment perçoit-il l’état de l’interculturalité au Québec avec dix années de recul ?

« La situation n’a pas avancé. Il n’y a pas d’initiative qui a été prise par les gouvernements. Sauf par le Parti Québécois avec sa Charte des valeurs qui était une très mauvaise idée et que la population a repoussé. Ce que le gouvernement libéral est en train de faire avec le projet de loi 62 ne va absolument rien changer. La Commission des consultations sur le racisme systémique, je ne crois pas que ça donne grand chose non plus. Parce que la volonté gouvernementale n’est pas là. »

Selon Gérard Bouchard, il faut mettre cet immobilisme sur le compte d’un électoralisme à courte vue. Les gouvernements n’ont rien à gagner à s’engager sur ces questions complexes et émotives, mais beaucoup à perdre.

« Ils attendent que le feu prenne dans la maison pour intervenir. Lorsqu’ils ont éteint le feu, ils passent à autre chose. Sur le moment, tout le monde est sollicité par un événement comme la tuerie de Québec et même très ému. Mais si ce n’est pas soutenu par des initiatives de l’état, l’humeur populaire passe à autre chose. »

À ses yeux, l’inaction des gouvernements n’est pas étrangère à l’émergence d’une droite radicale qui serait de plus en plus organisée dans plusieurs régions de la province.

« Il y a dix ans, tout le monde n’était pas content du rapport à l’immigrant, de la façon dont l’intégration se faisait ou ne se faisait pas. Il y avait des gens qui étaient assez mécontents de ça, on les a entendus dans les forums. Mais ce n’était pas une voix qui était organisée, structurée, qui voulait aller plus loin. Moi je pense que c’est la pourriture de la situation, d’avoir laissé faire les choses. Les groupes qui se durcissent, qui se sont organisés, ne se sont pas heurtés à grand chose au cours des dix dernières années. Il n’y a pas eu d’offensive contraire pour en saisir la population, soutenir l’opinion publique, marquer une direction très forte. Le champ était libre. Non seulement on n’a pas avancé, mais quand je pense à l’extrême-droite qui s’affirme, on a régressé d’une certaine façon. »

« Les groupes qui se durcissent, qui se sont organisés, ne se sont pas heurtés à grand chose au cours des dix dernières années. »

Un colloque sur plus 40 ans de recherche

Des collègues de Gérard Bouchard, professeurs au département des sciences humaines de l’UQAC, ont souhaité saluer l’oeuvre du chercheur et offrir un panorama des explorations qu’elle soutient dans différentes disciplines. Divisé en sept grand axes de la pensée de Gérard Bouchard, Explorer le social – Au passé et au présent, du biologique au symbolique rassemble les communications de quinze chercheurs issus de différentes spécialités. Ceux-ci se succéderont toute la journée jeudi et vendredi, à la Bibliothèque Paul-Émile-Boulet de l’UQAC. Le colloque est ouvert au grand public et l’accès est gratuit.

Gérard Bouchard clôturera les activités lors d’une séance plénière qui promet d’être intéressante. Car le chercheur, qui sera appelé à synthétiser ce qu’on aura dit de lui, ne se laisse pas prier pour mélanger à sa pensée un certain humour et un talent de conteur.

« Maintenant je n’enseigne plus. Mais ça me laisse plus de temps pour mes travaux. Ça continue exactement comme avant. J’ai fini un livre l’année dernière, je suis en train d’en faire un autre qui sera terminé l’année prochaine. Je continue mes chroniques dans Le Presse, je donne des conférences un peu partout… enfin, j’ai même plus de temps qu’avant. »

Bien qu’un colloque vienne le forcer à jeter un regard sur une longue carrière, Gérard Bouchard n’a pas dit son dernier mot.

Explorer le social – Au passé et au présent, du biologique au symbolique – Colloque en l’honneur des travaux de Gérard Bouchard
Bibliothèque Paul-Émile-Boulet – 28 et 29 septembre 2017