//Du latin, du français et de la féminisation

Du latin, du français et de la féminisation

Si, en août dernier, la parution des ouvrages Grammaire non sexiste de la langue française et Dictionnaire critique du sexisme linguistique mis au point par deux avocats de profession, Suzanne Zaccour et Michaël Lessard, a su renflammer tout le débat sur la féminisation de la langue française, elle a déclenché chez moi plusieurs questionnements sur ce qui constitue cette problématique sociale. Le but de cet article est donc de partager et de poser certaines questions quant à l’avenir de la langue, de susciter la réflexion à ce sujet et de porter le débat ailleurs; il n’est pas de prendre position face à ce problème ni d’y apporter de réponses claires.

Par Noémie Simard

Illustration: Glika Tchu Source: http://www.glikatchu.lautre.net/IMG/jpg/carte_indoeuropeens.jpg
La féminisation de la langue française : un débat pertinent

La langue est le reflet d’une société donnée, qu’on parle du français, de l’anglais, de l’espagnol, du sanskrit, du japonais ou de n’importe quel autre langage. Vecteur d’une culture, elle sert à découper le réel, à l’exprimer d’une façon particulière et unique. Par exemple, l’inuktitut contient plusieurs dizaines de termes servant à définir et à différencier les types de neige et les types de glace, ce qui lui donne une capacité de distinction plus élevée que celle de bien des langues. Ce sont ces références au réel qui, exprimées différemment par chaque peuple, représentent leur culture et leur vision du monde et, donc, elles les représentent eux, elles représentent leur identité. Ainsi, pour les personnes « proféminisation », le français, avec cette idée apportée que le « masculin l’emporte sur le féminin », avec les modifications et les coupures sexistes (comme l’effacement du mot autrice) apportées par l’Académie française aux XVIIe et XVIIIe siècles – ainsi qu’ultérieurement – représente une société dépassée de la vielle France où le patriarcat était dominant et la femme invisible. C’est pourquoi ces dernières décennies, avec la montée du féminisme et la volonté d’atteindre l’égalité des sexes, la question de la féminisation de la langue a commencé à se poser : une partie de la société ne se sentant plus représentée dans ce sexisme linguistique, elle a tenté de trouver une solution afin de rendre les femmes visibles, rendre la langue inclusive.

Les défenseurs de la langue française telle qu’elle est aujourd’hui reprochent surtout aux personnes proféminisation de mélanger le genre linguistique et l’identité de genre. Certains parlent de genre marqué et non marqué, selon quoi le masculin correspondrait au non marqué (masculin générique) à moins d’être mis en relation avec le féminin; seulement alors, il deviendrait marqué. Voulant montrer ainsi qu’à la base, le genre linguistique n’est pas sexiste, mais plutôt pragmatique, ils rappellent également aux gens proféminisation que le français vient avant tout du latin, et que le genre linguistique de cette langue ancienne n’avait, comme c’est le cas du français aujourd’hui, aucun lien avec l’identité de genre ou le sexe. Si cela peut s’avérer exact « en théorie », il en est peut-être autrement dans la réalité.

Dans leur article du Devoir « Quand la ‘’neutralité’’ grammaticale rend les femmes invisibles », Michaël Lessard et Suzanne Zaccour tentent de réfuter cette idée et affirment que la « relation entre le genre grammatical et le genre des personnes est bien réelle, comme l’observe une étude de Markus Brauer et Michaël Landry dans laquelle on demandait à des participants et participantes de nommer un artiste, un héros, un candidat au poste de premier ministre ou un professionnel. L’emploi du masculin générique les incitait à nommer davantage d’hommes que lorsqu’une formulation épicène était utilisée, c’est-à-dire un nom qui renvoie à la fois aux hommes et aux femmes comme artiste ou personne. En moyenne, lorsqu’un terme générique masculin était employé, 23 % des nominations étaient féminines contre 43 % lorsqu’un terme épicène était utilisé. »

Le latin : un bref historique

Puisque le français trouve sa source dans le latin, il semble important de faire le point sur l’origine de cette langue ancienne afin de mieux comprendre les questions que l’on se pose aujourd’hui. Tout d’abord, il faut savoir que le latin est dérivé d’une langue indo-européenne dont on ne sait presque rien. Cette dernière aurait été parlée par des tribus nomades, les Indo-Européens, qui auraient notamment migré vers la Grèce et vers l’Italie au cours du IIe millénaire av. J.-C. La manière dont ces populations vivaient, dont elles interagissaient ou encore d’où elles arrivaient, on l’ignore encore de nos jours; elles restent un grand mystère pour les archéologues et les historiens. Néanmoins, le latin naît en Italie centrale, d’un petit groupe d’Indo-Européens s’étant installés dans la plaine du Latium. Il survit jusqu’au Ve siècle apr. J.-C., mais avec la dislocation de l’Empire romain, il se développe différemment selon les régions, donnant ainsi naissance aux langues romanes, parmi lesquelles se trouve le français.

Au cours de cette transformation de la langue, le français a perdu les mots neutres que comportait le latin, c’est-à-dire des mots qui n’étaient ni féminin ni masculin. Au contraire, l’allemand, une langue qui a fortement été influencée par le latin (mais qui est dérivée de la grande famille des langues germaniques), a gardé ce troisième genre neutre. D’un point de vue simplement linguistique, le masculin et le féminin dans la langue latine n’ont aucun lien avec l’identité de genre. Pour faire simple, on peut dire que chaque mot a sa propre déclinaison et que les mots féminins ressemblent quelque peu à la façon dont on percevait le féminin à l’époque, et vice versa pour le masculin. En bref, l’important, c’est que le genre grammatical est pour eux tout à fait dissociable de l’identité de genre. Seulement, d’un point de vue historique et sociologique, on constate que chez les Romains, la femme n’avait aucune place dans les hautes fonctions, n’ayant ainsi presque aucun – voire nul – pouvoir décisionnel au niveau de l’administration de la société, qui était surtout axée sur les hommes et sur la guerre. On se rend compte que la question de la féminisation d’un texte latin ne pouvait pas se poser à l’époque – genre neutre ou pas – puisque la société était patriarcale. Ainsi, il est pertinent de se demander si les linguistes ont pris en compte ce contexte sociohistorique qui a pu largement influencer la formation ainsi que le développement du latin puisque, comme on l’a dit, une langue reflète la culture et la réalité d’un peuple, d’une société.

Le genre : plus qu’une notion linguistique

Judith Butler est une théoricienne importante et reconnue dans le domaine des Gender studies, connu en français comme « les études de genre ». Elle élabore la théorie de la matrice hétérosexuelle, une sorte de cadre normatif qui, prôné par la société occidentale, naturaliserait les corps, les genres et les désirs. L’être humain ayant besoin de reconnaissance sociale, tous ceux qui sortent de ce cadre seraient donc exclus ou pathologisés (par exemple les transsexuels, les intersexes, les homosexuels). Judith Butler avance donc qu’à défaut de réussir à éliminer totalement cette hétéronormativité, il faudrait au moins élaborer une norme dite minoritaire, afin que la vie des individus qui n’entrent pas dans le cadre de la « normalité » devienne vivable, car elle serait alors reconnue par un certain milieu social.

Aussi, puisque ce social joue un rôle si important dans la construction du genre, la théoricienne affirme que celui-ci est une performance. En effet, chaque fois qu’un individu correspond aux normes établies par la majorité, il joue un rôle, c’est-à-dire le rôle de son genre; la femme qui se maquille parce que c’est ce que les femmes font et l’homme qui se force à aimer le sport parce que les hommes, selon la norme, doivent aimer le sport performent tous deux les genres normativisés de l’homme et de la femme.

On arrive donc au cœur de la suggestion de Butler, qui critique le peu de marge de manœuvre qu’offre la matrice hétérosexuelle : défaire le genre, et ce, pour mieux le reconstruire. Dans son texte Défaire le genre, elle dit même qu’il « faut d’une certaine manière se départir de l’humain pour engager le processus de reconstruction de l’humain », les catégories et les normes étant tellement installées depuis longtemps qu’elles sont totalement ancrées en l’humain. Finalement, Butler veut déconstruire un système qu’elle considère trop exclusif pour le remplacer par un système plus inclusif.

Cette brève introduction à la théorie de Butler semble révélatrice du débat sur la féminisation. En effet, on peut voir la langue française comme la matrice hétérosexuelle : elle prescrit une norme, la domination du masculin sur le féminin, ne laissant ainsi qu’une visibilité minime à la femme dont la vie pourrait devenir « vivable » grâce à la féminisation, qui lui octroierait une plus grande reconnaissance sociale.

Le français, la langue de l’avenir?

Cependant, tout féminiser réglerait-il vraiment la question? Faire une place à la femme dans la langue, oui, mais qu’en est-il des personnes qui n’ont pas d’identité de genre? C’est d’ailleurs l’une des préoccupations de Suzanne Zaccour et de Michaël Lessard, qui sont conscients que les méthodes proposées dans leurs guides de féminisation ne les incluent pas. Après tout, féminiser, c’est performer le genre à l’écrit, c’est rentrer le féminin dans la norme comme le masculin, mais c’est aussi exclure ceux qui n’ont pas d’identité de genre. Dans cette optique, la langue française, même féminisée, ne sera toujours pas représentative d’une société qui désire être inclusive et égalitaire. Conséquemment, si l’on veut réellement éliminer le sexisme de la langue française, on peut se demander si cette dernière n’a pas une date de péremption. Et si la solution n’était pas de féminiser, mais plutôt de « neutraliser » la langue? Et si la langue française évoluait, devenait queer? Celle-ci étant fondée sur la dichotomie féminin/masculin, cela serait-il possible? Pourrait-on encore appeler la langue qui en découle du « français »?

Et si, comme le dit Judith Butler pour le genre, il fallait déconstruire la langue, et ce, pour mieux la reconstruire?