//Une œuvre jugée obscène est confinée au pavillon des arts

Une œuvre jugée obscène est confinée au pavillon des arts

Si la fonction d’une œuvre d’art est de bousculer les convenances et de perturber la perception ordinaire, la sculpture Envie délectable réalisée par Zoé Vincent touche au but. Malheureusement, une décision administrative du service des immeubles et équipements de l’UQAC confine l’obscène sucette au pavillon des arts. Ce qui revient à prêcher aux convertis, ou aux pervertis, selon le point de vue.

Par Stéphane Boivin

Envie délectable, une sculpture de Zoé Vincent, a été jugée trop obscène pour être vue par la communauté universitaire. Photo: Nathalie Villeneuve.

Étudiante au Baccalauréat en enseignement des arts originaire de Saint-Basile-le-Grand, Zoé Vincent a réalisé ce pop-sicle surdimensionné dans le cadre d’un cours de production. On ne peut ignorer le caractère suggestif et explicite de ce travail représentant la friandise glacée sur laquelle coule une matière blanche. L’artiste elle-même ne s’en cache pas : elle souhaite jouer sur les connotations, sur les chocs qui peuvent survenir entre une image réelle et celle, imaginée, que chaque spectateur projette sur un objet. Dans cette perspective, la censure éventuelle en révèle davantage à propos de l’esprit des censeurs que sur l’œuvre elle-même.

Conçue pour être présentée dans l’espace public dans un esprit ludique, l’œuvre se veut facilement compréhensible et se passe d’explications. C’est le désir de l’artiste, qui déplore que trop souvent l’art contemporain se présente sous une forme cryptée, adressée aux initiés.

Mais voilà : le service des immeubles et équipements, qui doit approuver toute installation sur le campus, a jugé que cette œuvre-là allait choquer et s’attirer des plaintes. On l’a donc confinée au pavillon des arts, en jugeant que si on s’y rendait, c’est qu’on était prêt à voir un phallus symbolique.

Cachez ce pop sicle que je ne saurais voir

Le professeur Marcel Marois, dirigeant le cours pour laquelle l’œuvre a été créée, n’hésite pas à parler de censure et de discrimination. L’œuvre est jugée offensante pour la communauté universitaire, qui n’aura pas l’occasion d’en juger elle-même, mais inoffensive pour les étudiant.es en art. Il y perçoit un préjugé envers les étudiant.es inscrit.es à ce département. Par ailleurs, monsieur Marois souligne que l’œuvre en question s’adressait à des regards non-initiés à l’art, ce en quoi elle se trouve clairement brimée dans le cas présent.

La décision de confiner la sculpture au pavillon d’où elle vient est un compromis obtenu par le département des Arts et lettres, qui a souhaité permettre à l’étudiante de réaliser son œuvre comme elle l’entend tout en ménageant les susceptibilités. Voilà pour l’esprit subversif. Dans le monde de 2017, celui de la coexistence de valeurs morales et culturelles parfois contradictoires, on a souhaité limiter les dégâts. Nous voici en plein accommodement raisonnable. C’est fou où l’art peut nous mener. Question pertinente s’il en est une en ces temps d’intégrisme et d’intolérance, mais qui ne sera malheureusement pas posée à la communauté universitaire.

Une décision arbitraire

Ni le service des immeubles et équipements ni le département des arts et lettres n’ont pu nous référer à un règlement sur lequel pourrait s’appuyer la décision de limiter la portée d’une œuvre créée par une étudiante. S’il existe des politiques contre l’affichage à caractère raciste ou pornographique, dont sont informés les étudiants en art dans leurs cours, peut-on appliquer arbitrairement cette politique à une œuvre d’art, par ailleurs ludique et plutôt inoffensive?

Il faut dire que Zoé Vincent n’en est pas à son premier « scandale ». Celle qui travaille dans une crèmerie est inspirée par la sensualité des choses froides et coulantes. L’année dernière, un cornet de crème glacée à deux boules, présenté à l’envers, s’était attiré des plaintes. La chose s’était rendue au bureau du recteur et l’œuvre avait été déplacée, parce que jugée déplacée. « Je fais des dessins bien plus suggestifs mais je ne les montre que dans mes cours », dit celle qui a peut-être intégré en elle-même la censure qu’on lui a opposée, déjà deux fois. C’est beaucoup pour un début de carrière.

Patricia Tremblay, responsable de la planification et de la gestion des espaces au service des immeubles et équipements, est chargée d’approuver les installations sur le campus pour des raisons évidentes de sécurité et de cohérence. Mais qu’en est-il du jugement d’une œuvre d’art, alors qu’on ne peut se référer à aucun règlement dans la décision concernant l’œuvre de Zoé Vincent? Qui est apte à juger qu’une œuvre d’art « n’a pas de bon sens » et si elle peut, ou non, être présentée à l’ensemble de la communauté? Une oeuvre questionnant le spectateur est-elle plus choquante dans une institution du savoir qu’une publicité de Pepsi?

Ce type de cas, où les autorités sont rendues frileuses par des précédents tenant davantage de la relation publique que de l’éthique de l’art ou même de la morale, n’est pas rare. Pensons au gigantesque plug anal installé Place Vendôme à Paris par l’artiste Paul McCarthy, qui fut vandalisé et retiré de l’espace public.

Quand la rumeur populaire, ou même l’appréhension de cette rumeur, décide de ce qu’on peut ou ne peut pas montrer ou exprimer, la culture se porte bien mal. Et la société avec elle. On aimerait penser que l’université est un lieu ouvert à l’exploration, qui à son tour peut prendre la forme de la provocation. Ce n’est vraisemblablement pas vrai en ce qui concerne certains symboles, certaines pratiques, certains départements.

Vous aurez le loisir d’en juger vous-même si vous vous rendez ces jours-ci au pavillon des arts, où l’œuvre de Zoé Vincent sera exposée pendant quelques jours, juste devant la Galerie l’œuvre de l’autre.