//Britannicus à Chicout’

Britannicus à Chicout’

C’est dans la charmante salle Jacques-Clément, au troisième étage du Conservatoire de musique de Chicoutimi, que la compagnie Les Têtes heureuses joue ces jours-ci sa cinquantième production. Têtue, la troupe perpétue son habitude de ne pas se laisser intimider par un texte ou un auteur. Avec Britannicus, Les Têtes heureuses parviennent à faire détoner les alexandrins de Racine dans l’assourdissant novembre de 2017.

Par Stéphane Boivin

Néron (Martin Giguère) et Agrippine (Sara Moisan). Photo: Patrick Simard

Inspirée de l’histoire antique, l’acuité de la pièce n’est plus à démontrer. « …les critiques se sont évanouies, la pièce est demeurée. » constate déjà de son vivant Jean Racine dans une introduction à sa tragédie. On comprendra qu’on ne peut aujourd’hui critiquer ce texte que bien humblement.

La pièce explore la perversion du pouvoir. Le jeune empereur Néron et sa mère Agrippine ont instauré un régime où la politique et les armes servent surtout de reflet. Leur ego confus distortionne leurs sentiments jusqu’au meurtre. Les plans qu’ils échafaudent ne leur rapportent pourtant que leur propre perte.

Pour le metteur en scène Rodrigue Villeneuve, professeur retraité de l’UQAC où les Têtes heureuses eurent longtemps leur domicile, « Cette histoire a beau être une horreur (…), sa beauté formelle est si forte qu’on peut regarder cette horreur en face et, pleurant sur Britannicus sacrifié, apprendre à vivre un peu mieux, à dépasser la vie bête. »

Britannicus à Chicout’

C’est donc pour l’essence même de la tragédie que la compagnie s’attaque à une œuvre qui ne manque pas de démontrer son efficacité. Avec Britannicus, les Têtes heureuses fournissent la preuve qu’elles ont eu raison d’accorder, non sans témérité, une confiance aveugle aux textes. Tout aussi décalés soient-ils par rapport à notre époque.

À travers une telle conviction se dévoile le courage et l’unicité de la compagnie qui traverse sa 35ième année. Il n’y a qu’elle pour rassembler six comédiens devant une poignée de spectateurs, sur la rue Jacques-Cartier un mercredi soir de novembre, pour faire entendre aujourd’hui un chef-d’oeuvre de 1670.

Bien sûr, la structure classique et l’écriture versifiée peuvent dérouter pendant une partie du premier acte, tant ces formes sont loin du réalisme et de la conception contemporaine de la représentation. Ce classicisme, voire ce maniérisme, trouve aussi écho dans la mise en scène, qui parait au départ un peu rigide. Il est inévitable que cette approche nécessite chez le spectateur une certaine adaptation… qui ne tardera cependant pas à se produire. Bientôt cette langue d’un autre âge devient (presque) limpide. On le doit autant à l’auteur des mots qu’à l’expérience des interprètes.

Marilou Guay interprète Junie, son premier rôle avec la compagnie. Photo: Patrick Simard
Maturité

Rodrigue Villeneuve, qui reluquait depuis longtemps du côté de Racine, croit que la génération de comédiens qu’il a formé à l’UQAC a atteint la maturité nécessaire pour s’attaquer à ce monument de la tragédie classique. Malgré quelques incohérences (une Agrippine pas tellement plus vieille que son Néron) et la rigidité formelle dans laquelle les six comédiens évoluent, la première de mercredi a donné raison au metteur en scène.

Sara Moisan (Agrippine) rend toute la complexité des sentiments maternels teintés d’ambition maladive de la mère de l’empereur. Le Néron composé par Martin Giguère profite de ce visage austère, de sa voix profonde et d’un corps qui semble vouloir se désarticuler. Il fait voir un intérieur dégénéré, torturé par le pouvoir. Le Diogène des clowns noirs va quelque part où l’on ne l’a jamais vu aller.

Le rôle de Britannicus et celui de son amante Junie sont portés respectivement par Christian Ouellet et Marilou Guay. Le premier est un collaborateur de longue date de la compagnie, alors que la deuxième en est à sa première apparition. Dans les deux cas, on peut souhaiter que ce ne soit pas la dernière puisque ces deux personnages font briller les moments qui leurs sont confiés.

Bruno Paradis et Éric Chalifour complètent la distribution en interprétant les gouverneurs des deux frères ennemis. Des rôles discrets qui viennent supporter l’action.

Sara Moisan offre une performance impressionnante dans le rôle d’Agrippine. Photo: Patric Simard
Un nouveau lieu pour les Têtes heureuses

C’est la première fois que les Têtes heureuses se produisent à la salle Jacques-Clément, et de mémoire, c’est la première fois que du théâtre y est présenté. La salle s’y prête plutôt bien malgré des limitations au niveau technique et spatial. Il faut donc s’attendre à une scénographie minimale, à des éclairages sobres. Esthète pendant sa présence à l’UQAC, la compagnie a abandonné les effets et les dispositifs pour en revenir au texte et aux acteurs.

La pièce compte la présence d’un violoncelliste (François Lamontagne) qui accompagne certaines transitions, et l’attente dans le magnifique édifice du conservatoire se fait au son de jeunes musiciens. Ce qui ne nuit pas à la soirée, bien au contraire. Le théâtre des Têtes heureuses et la musique font un excellent ménage.

Les Têtes heureuses étaient redevenues nomades, comme à leurs débuts dans les années 1980. Peut-être ont-elles retrouvé un espace où elles pourront s’installer? Un endroit d’où faire entendre ces grands textes qui manquent cruellement à l’équilibre d’un monde numérique?

Britannicus de Jean Racine, du mercredi au dimanche jusqu’au 26 novembre