//S’informer sur Internet : l’art de s’enfermer dans une bulle

S’informer sur Internet : l’art de s’enfermer dans une bulle

De plus en plus de gens consultent les médias d’actualité grâce à Facebook ou Twitter. D’ailleurs, selon l’étude Reuters Institute de 2016, plus de 62% des Américains s’informent grâce aux réseaux sociaux. Hélas, que ce soit ici ou ailleurs, plusieurs personnes ignorent que l’information que l’on voit apparaître sur ces sites est régulée par des algorithmes en fonction des articles et des pages que l’on a l’habitude de consommer.

Par Jessica Normandin

Algorithme et bulle de filtre

Avant de décortiquer plus en profondeur les conséquences des algorithmes sur notre perception de l’information, il serait bon de d’abord définir ce qu’est un algorithme. Ce système est en fait ce qui hiérarchise les résultats affichés à l’écran. Par exemple, c’est l’algorithme qui décidera des résultats d’une recherche effectuée sur Google ou encore qui décidera de quelles publicités apparaîtront sur une page web. À première vue, ces algorithmes peuvent paraître comme étant de simples outils se basant sur des statistiques. Pourtant, si l’on se penche plus sérieusement sur le sujet, on peut constater qu’il pourrait en découler des phénomènes inquiétants dans un avenir proche.

Plusieurs spécialistes se penchent sur la question de l’influence qu’ont les algorithmes sur notre façon de penser. C’est en 2011 que l’activiste Eli Pariser amène un concept nommé The Filter Bubble (bulle de filtre). Cette bulle symbolise en fait le cocon dans lequel on se retrouve lorsque nous sommes sur Internet ; une bulle qui se sert des algorithmes afin de nous montrer ce que l’on a envie de voir, et ce, en fonction des actions passées effectuées. Sur Facebook et Twitter, tout ce que l’on fait est gardé en mémoire : chaque clic, chaque mention j’aime, chaque partage. Le site fait ensuite un tri de ce qui, à son avis, est susceptible de nous plaire. Eh non! Contrairement à ce que l’on pourrait croire, on ne voit pas les publications de tous nos contacts sur le fil d’actualité d’un réseau social. Si, par exemple, on fréquente souvent la page d’un artiste quelconque et que l’on aime souvent le contenu qu’il publie, notre fil d’actualité s’ajustera en conséquence. On nous montrera plus souvent les publications de cet artiste, au détriment de celles des autres pages auxquelles on est abonné.

Évidemment, il n’y a pas que sur Facebook et Twitter que l’on retrouve ce genre de procédé. Il y a aussi les sites d’achat en ligne (comme Amazon ou Ebay, pour ne citer qu’eux) qui, dès que l’on achète un produit, nous feront des suggestions d’articles similaires. De plus, ces sites affichent souvent au bas d’une page : « ceux qui ont acheté cet article ont aussi acheté ceci », démontrant ainsi qu’on tente de placer les utilisateurs du site dans une catégorie de consommateurs. Par ailleurs, on peut également noter que sur Google, une même recherche effectuée au même moment par deux personnes peut générer des résultats différents pour chacune d’elle.

Dans le cas de Facebook, les concepteurs tentent de discréditer les études faites sur les algorithmes en prétextant que c’est notre liste de contact qui influence le plus ce qui est mis de l’avant sur notre page d’accueil. D’ailleurs, comme le souligne le sociologue français Dominic Cardon : « La bulle, c’est nous qui la créons. Par un mécanisme typique de reproduction sociale. Le vrai filtre, c’est le choix de nos amis, plus que l’algorithme de Facebook ».

Herbie Neutre et Gérard Engagé mènent l’enquête

En mai 2017, Jeff Yates, alias l’Inspecteur viral, publie sur le site de Radio-Canada les résultats d’une expérience qu’il a menée sur le réseau social Facebook. C’est par le biais de deux faux profils, Herbie Neutre et Gérard Engagé, que le chroniqueur tente de démontrer que nos habitudes sur le web influencent le contenu de notre fil d’actualité. Pour le bien de l’expérience, le chroniqueur utilisera ces deux profils de façon différente. Tous deux abonnés aux mêmes pages,  Herbie Neutre interagira avec aucune publication venant de ces dites pages tandis que Gérard Engagé se montrera plus actif. Il aimera, commentera et partagera diverses publications venant de sources peu fiables.

Contre toute attente, l’expérience n’aura pris que trois jours avant de montrer des résultats plutôt frappants. Alors que pour le compte d’Herbie Neutre, l’information était plutôt homogène, dans le cas de Gérard Engagé, il s’agissait d’une tout autre histoire : 32% de son fil d’actualité était composé d’articles conspirationnistes, venant de sources peu fiables, contre 18% de publications venant de média plus traditionnel. Somme toute, les sites de moins bonnes presses représentent la plus grosse partie de ce que Facebook lui propose, et ce, malgré le fait qu’il soit abonné à plusieurs autres pages.

Et qu’en est-il de l’importance de notre réseau de contact dans tout cela? Afin de confirmer les arguments de Facebook, Gérard Engagé s’est créé tout un entourage, principalement constitué de journalistes. Toutefois, le chroniqueur a pris le soin d’ajouter son compte personnel à cette liste. Avec ce compte, il en profite pour publier des articles conspirationnistes que Gérard Engagé s’empresse d’aimer et partager. Peu de temps après, le chroniqueur constate que le fil d’actualité de Gérard Engagé met beaucoup plus de l’avant les publications provenant de son propre compte plutôt que celles provenant de ceux des autres. Bref, nos amis influencent bel et bien le fil d’actualité, mais l’algorithme fera tout de même un tri de ce que l’on aime parmi les diverses publications, en fonction des amis que l’on suit le plus, soit ceux avec qui l’on partage les mêmes idées et intérêts.

Une menace pour l’avenir?

Certains s’inquiètent des répercussions qu’un tel algorithme puisse avoir dans un avenir proche, notamment en ce qui concerne certains sujets actuels sensibles comme l’immigration. Admettons que l’on est en présence d’une personne persuadée que l’immigration est nuisible au Canada et que celle-ci, sur Facebook, consulte des articles qui valorisent cette pensée. Cela aura pour effet que le site lui suggérera majoritairement d’autres publications du même ordre, la confortant ainsi dans son opinion.

À force de toujours voir un sujet abordé d’un même point de vue, on en oublie les arguments qui vont à l’encontre de notre pensée. Enfermés dans nos idées, on se crée une bulle où il n’y a que notre propre vision qui existe et on s’imagine que les autres pensent forcément la même chose que soi.

Hélas, plusieurs ignorent les répercussions qu’ont nos habitudes de consommation sur Internet. Toutefois, si on est conscient du phénomène, il est possible d’y faire plus attention, de se questionner et de s’extirper de cette bulle dans laquelle on s’est enfermé inconsciemment.