//Notre combat: à propos de Karl Ove Knausgård

Notre combat: à propos de Karl Ove Knausgård

Mon père a été un admirateur enthousiaste d’Antoine de Saint-Exupéry. On connaît cet écrivain en grande partie grâce au Petit Prince, une œuvre au rayonnement international immense et passée au rang de « classique » depuis longtemps, mais ce sont surtout Vol de nuit et Terre des hommes qui ont passionné mon père. Il y voyait un auteur empreint d’humanisme, c’était son écrivain, son maître à penser. De mon côté, j’ai lu Vol de nuit sans toutefois y trouver grand-chose. Largement inspiré par son vécu en tant que pilote d’avion, ce roman de « Saint-Ex », comme on l’appelait bien familièrement chez nous, ne m’a pas laissé une forte impression, je peine d’ailleurs à déterrer les souvenirs de cette lecture déjà lointaine.

Par Marc-Antoine Gilbert

Karl Ove Knausgård Photo: Soppakanuuna / Wikimedia commons

Bien qu’il soit peut-être un peu tôt pour le dire, je crois que j’ai quand même trouvé mon écrivain, celui avec qui je partage une connivence certaine. Il s’agit de Karl Ove Knausgaard (ou Knausgård), un Norvégien qui s’est engagé dans une ambitieuse entreprise autobiographique prenant la forme de six tomes consistants rassemblés sous un titre polémique : Min kamp, en français Mon combat, ce qui évoque le Mein Kampf d’Adolf Hitler. Quatre des six tomes sont traduits en français. J’ai lu les deux premiers, le troisième est sur ma table.  J’aime l’idée de ce livre qui m’attend. Il ne trahira pas ma confiance, je sais que je pourrai compter sur lui au moment opportun.

Je comparerai volontiers la lecture de Knausgaard à la rencontre d’un vieil ami que je n’ai pas vu depuis longtemps. Lui et moi sommes pourtant différents : il est un Norvégien âgé maintenant de 48 ans qui a donc des référents culturels qui divergent forcément des miens et qui a, il faut bien le dire, une sacrée gueule d’acteur ; pour ma part, je suis un Québécois de 25 ans qui a écouté assez de musique métal dans sa vie pour faire peur aux enfants et qui parle trop peu pour son propre bien. Les ramifications de mon arbre généalogique montreraient cependant que j’ai bel et bien des origines norvégiennes. Avec mes cheveux blonds et mes yeux bleus, il me semble en effet que je me fondrais plutôt bien en ces terres nordiques. Bref, il y a quelque chose chez cet auteur qui transcende les générations.

Knausgaard a déjà mentionné qu’écrire sa vie, et effectuer ainsi un travail rétrospectif (et introspectif), l’amène à adopter une perspective bien particulière. Il cherche à se regarder avec une sorte d’objectivité qui l’empêcherait de quémander la sympathie du lecteur en justifiant de diverses manières ses actions. Cela le conduit à souvent se présenter sous un jour peu flatteur : sa relation avec sa femme n’est pas toujours très glorieuse et il expose avec beaucoup de liberté (ou de complaisance diraient certains) ses pensées inavouables. Les événements racontés dans son autobiographie ne sont pas organisés selon un ordre chronologique strict, et c’est justement ce qui rend la lecture agréable. Le récit bifurque et prend des détours, certains épisodes atteignant soudain une ampleur insoupçonnée. Knausgaard fait des allers-retours fréquents entre les différentes époques de sa vie. On prend plaisir à voir son jeu avec la temporalité. Il s’agit en fait d’un parcours guidé par sa propre mémoire et où l’on voit, de façon fragmentée, comme peut l’être la mémoire d’ailleurs, l’évolution de son identité. Je ne crois pas que ce soit un grand styliste. C’est la « macrostructure » du texte qui est intéressante, le parcours dans son ensemble qui est captivant, et non l’invention que recèle son style.

Son écriture se fait à l’occasion plus proche de l’essai. Knausgaard développe des réflexions sur la mort — plus précisément sur les morts, sur notre rapport aux corps morts —, sur la littérature, sans surprise, et aussi sur l’art de façon plus générale. Même si ce ne sont pas les moments les plus passionnants, j’ai beaucoup de considérations pour ces digressions. Je ne suis pas toujours d’accord avec ce qu’il avance. L’intérêt est justement là : je le discute, je propose autre chose. Je participe toutefois à un dialogue à sens unique.  L’auteur ne peut pas me répondre, je suis limité à être en réaction à ses propos. Cela ne réduit en rien le plaisir de lecture. L’impression d’être son interlocuteur privilégié demeure.

Me plonger dans cette autobiographie est une expérience hautement égoïste. Je reconnais chez Knausgaard certains de mes propres traits de caractère, notamment en ce qui concerne sa manière d’interagir avec les gens, ses pensées qui le tiraillent et ses non-dits que l’écriture littéraire rend accessibles. Je peux m’écrier, perplexe : « Mais… c’est moi! » Rien de très rassurant pour les gens qui m’entourent. Je reviens à ce que j’ai déjà mentionné : j’ai le sentiment qu’il y a là un ami qui me comprend et qui exprime ce que je n’oserais pas dire ou qui formule enfin quelque chose d’indicible de la bonne façon.

Même si c’est un récit tourné vers le passé, l’auteur développe une sorte d’écriture du présent attentive à l’extrême, constamment en train de décrire les gestes et les petits détails qui se présentent à lui. On sent un souci d’exhaustivité, une envie de tout dire. Cette posture amène Knausgaard à révéler des choses qu’une famille préfèrerait sans doute garder privées. L’alcoolisme dépravant de sa grand-mère et de son père en est un bon exemple. Il s’est mis à dos une bonne partie de ses proches à cause de sa prose impudique. Intéressant d’imaginer que cet écrivain rejoint si intimement des centaines de lecteurs et de lectrices et que, dans le même élan, il creuse une fracture si grande avec les gens tout près de lui.

J’en viens à me demander ce que mon père penserait de Karl Ove Knausgaard. Je ne le saurai jamais. Je me demande aussi ce qui se passerait si je le rencontrais en personne. Il est peut-être le seul écrivain contemporain qui m’impressionnerait au plus profond de mon être.

Je voudrais prendre une bière avec lui. Le premier tome de Mon combat s’intitule La mort d’un père. J’aimerais lui raconter la mort du mien.