//La presse écrite a besoin d’amour

La presse écrite a besoin d’amour

En ce 14 février, il n’y a pas que les individus qui ont envie d’amour. Les représentants de la presse écrite affiliés à la Fédération nationale des communications (FNC-CSN) veulent attirer l’attention sur la crise que traverse leur milieu depuis plusieurs années. Devant l’érosion fulgurante de ses revenus, la presse écrite a besoin d’un peu d’argent et de beaucoup d’amour.

Par Stéphane Boivin

Photo: Roman Kraft / Unsplash.com

La crise que traverse la presse écrite survient alors que celle-ci se bat, à armes inégales, contre les grands agrégateurs de contenu du web tels que Facebook et Google. D’une part, ces derniers récoltent actuellement 70% des revenus publicitaires en ligne au Canada. Les annonceurs ont migré de la publicité traditionnelle vers les annonces des ces grandes multinationales. Ainsi, les plateformes en ligne recueillent directement ces revenus délocalisés. De plus, ces revenus ne sont actuellement pas taxés au Canada. Cet argent, qui passe sous le nez des acteurs de la presse écrite qui nourrissent ces plateformes, est pourtant nécessaire à la survie des médias écrits.

Pour ajouter l’insulte à l’injure, les agrégateurs utilisent donc des contenus qu’il n’ont pas produit pour générer leurs propres revenus. Les législations sur les droits d’auteurs, la taxation des achats publicitaires en ligne et l’éligibilité de la presse écrite au fonds des périodiques fédéral doivent être adaptés à la réalité contemporaines, comme le soulignait Pascale St-Onge, présidente de la FNC-CSN, au Cercle de presse le 17 janvier dernier:

« Ce qui est incompréhensible de notre point de vue, c’est que rien n’est mis en place par le fédéral pour faire en sorte qu’il y ait une redistribution des richesses, puisque c’est le rôle d’un gouvernement. Donc les revenus publicitaires s’en vont constamment vers des géants américains qui placent systématiquement cet argent dans des paradis fiscaux. Pendant ce temps-là, on ne leur impose pas les taxes de vente, on ne les force pas à payer des droits d’auteur, on ne leur demande pas de verser une portion de leurs revenus publicitaires dans un fonds qui servirait à créer du contenu ici. »

Une crise concrète

Au Québec, plus de 50% des emplois liés à la presse écrite ont disparu depuis 2009. À l’échelle canadienne, ce sont plus de 16 500 emplois qui ont été perdus. 27 quotidiens et 275 hebdomadaires ont fermé leurs portes. Les journaux qui ont survécu à cette attrition ont souvent diminué leur fréquence, comme au Progrès du Saguenay qui ne publie désormais qu’une édition, au lieu de deux, la fin de semaine. Les réaménagements des équipes de travail font que la couverture de l’actualité locale s’amincit et que certains domaines ne sont plus traités par la presse écrite.

Devant cette réduction des ressources, plusieurs médias publient des contenus provenant de partenaires. Ainsi, au Saguenay, Le Quotidien accorde davantage d’espace à des nouvelles issues des autres journaux régionaux du Groupe Capitales Médias, ce qui a pour effet de diluer insidieusement le contenu régional.

Notre entrevue avec Roger Blackburn, chroniqueur au Quotidien

 

Un pare-feu contre les fausses nouvelles

Selon une étude du New Scientist publiée en février 2016, Facebook serait douze fois plus efficace à propager de fausses nouvelles que les démentis venant corriger ces mêmes faits alternatifs. On observe également une tendance de la part de la classe politique à contourner les médias traditionnels. L’usage effréné que fait le président Donald Trump de médias comme Twitter en est un bon exemple. Or, sans traitement médiatique pour vérifier les faits et donner un portrait plus objectif de la réalité, l’information de ces réseaux ressemble davantage à de la propagande qu’à de l’information. C’est ce que croit, à l’instar de plusieurs de ses collègues, le chroniqueur du Quotidien Roger Blackburn:

« Quand l’information est traitée par les journalistes, on s’assure de la véracité des faits. Si on ne se fie qu’aux réseaux sociaux, aux gérants d’estrade, les informations ne sont pas vérifées, et ces informations-là vont influencer les gens. Elles vont les influencer dans leurs décisions, dans leurs réflexions, même dans leur choix de vote. (…) Les gestionnaires, les politiciens peuvent faire ce qu’ils veulent. Si on ne se fie qu’à eux sans que l’information ne soit vérifiée par des professionnels, ils vont en profiter pour lancer des choses rentables sur le plan électoral. Le journaliste, c’est le chien de garde de l’information, c’est un peu un pare-feu qui s’assure que ce qui est véhiculé par les élus ou les élites intellectuelles soit vérifié. On s’assure que la population reçoive une bonne information. »

Revendications

Ce rôle essentiel, la presse écrite ne pourra plus le remplir bien longtemps sans soutien de l’état pour assurer la transition vers des modèles viables, comme l’expliquait au Cercle de presse Louis Tremblay, journaliste et président du syndicat au Quotidien.

« À partir du moment où l’on va trouver le moyen d’arrimer les volumes publicitaires sur les nouvelles plateformes, je pense qu’on fera un bon bout de chemin. Mais ça ne peut pas se faire demain matin. (…) On ne demande pas d’avoir des subventions à vie pour les grands journaux. On demande d’avoir une période de transition pour atteindre de nouveaux modèles économiques pour financer l’information. »

La FNC-CSN a formulé ses revendications selon trois axes. Le premier est celui d’un soutien public à la presse écrite par le biais de la mise en place d’un crédit d’impôt sur la masse salariale et l’accès des journaux quotidiens au fonds des périodiques. L’application de la Taxe sur les produits et services (TPS) à la vente de publicités numériques des géants du web viendrait largement financer ces mesures. La FNC-CSN estime en effet cette somme à 280 millions de dollars, dont 196 millions proviendraient de Facebook et Google uniquement.

D’autre part, la FNC préconise l’instauration de nouvelles approches en publicité, comme des incitatifs aux annonceurs ou encore l’investissement des gouvernements en publicité. À ce chapître, La Presse révélait fin 2016 que le gouvernement fédéral avait investi moins de 350 000 dollars en publicité dans les journaux nationaux, contre près de 14 millions de dollars sur le web en 2014-2015.

Enfin, les représentants de la presse écrite réclament une application de la rétribution des droits d’auteur sur les contenus produits et réutilisés par les plateformes en ligne. Aux États-Unis comme dans l’Union Européenne, dans approches pourraient servir de modèle ou d’inspiration pour une application adaptée à la réalité canadienne.

Dans une lettre adressée au Premier-Ministre Justin Trudeau, la FNC-CSN plaide que « nos médias écrits sont le fer de lance de l’information partout au Canada et des éveilleurs de conscience indispensables. Ils alimentent les bulletins de nouvelles, les émissions de télé et de radio et suscitent de nombreux débats. (…) Ne rien faire reviendrait à remettre les clés de notre démocratie entre les mains des géants américains, eux qui ne semblent se préoccuper ni de la qualité de l’information produite au Canada ni d’une contribution équitable sur le plan fiscal. »

Au niveau local, Roger Blackburn croit que les citoyens et les annonceurs peuvent faire une différence:

 » On demande aux gens de continuer à acheter les journaux, c’est important, et aux commerçants et hommes d’affaires d’acheter des publicités dans nos journaux, ce qui apporte des retombées directement dans nos communautés. »

Il est également possible de signer la lettre au Premier-Ministre en visitant le site de la FNC-CSN.