//La Bolduc : rencontre avec une femme d’exception

La Bolduc : rencontre avec une femme d’exception

Le nouveau film de François Bouvier, La Bolduc, sortait en salle le 6 avril dernier. On y raconte l’histoire d’une femme ordinaire, à la fois épouse et mère de famille qui devient par nécessité une chanteuse aimée et adulée par son public. Femme forte, Mary Travers devient alors La Bolduc. CEUC a rencontré les comédiennes Debbie Lynch-White (La Bolduc) et Laurence Deschênes (la fille de La Bolduc), ainsi que le réalisateur François Bouvier afin d’obtenir plus de détails sur la production du film.

Par Jessica Roy-Vachon

Vivant à une époque difficile, où l’Église est omniprésente et où la femme doit rester à la maison, La Bolduc est vite confrontée à la triste réalité de sa société. Son mari ayant perdu son travail, elle doit trouver un moyen de nourrir sa famille; c’est donc ainsi que, tranquillement, elle commence à jouer de la musique lors de soirées dansantes. Elle finit par se faire remarquer par un producteur et commence à écrire ses propres chansons, pour lesquelles elle s’inspire de sa vie et de ce qui se passe autour d’elle. À une époque où le travail se fait rare et où la femme commence peu à peu à s’émanciper, La Bolduc vient laisser sa trace dans le cœur des gens, mais aussi dans notre histoire.

Debby Lynch-White interprète La Bolduc. Photo: Films Séville

Interprétée par la comédienne Debbie Lynch-White, le personnage de La Bolduc est incroyable par sa force intérieure et par son courage face à l’adversité. Quant au film en général, il est excellent : la musique est bien interprétée et les comédiens et comédiennes jouent leur rôle avec brio. On ressent même le plaisir qu’ils ont à jouer leur rôle!

CEUC : La préparation pour interpréter un personnage fictif et un personnage réel est-elle différente ?
Debbie Lynch-White : Honnêtement, personnellement, je dirais que c’est sensiblement le même travail, mais l’avantage avec un personnage réel c’est que j’ai plus de matériaux, plus de références. Je peux écouter sa musique (évidemment j’ai écouté sa musique), j’ai rencontré sa fille Fernande qui m’a parlé d’elle, j’ai lu sur elle, je suis allée à Newport visiter le musée; j’ai donc pu recueillir plein d’informations qui m’ont nourrie énormément, au lieu de juste partir de zéro. Et il y a la vision du réalisateur, le scénario. Alors que quand on crée un personnage fictif, on part de tous les indices que le scénario nous donne, de la vision du réalisateur, de comment il va nous diriger, qu’est-ce qu’il a envie de donner comme couleur au personnage.

CEUC : Comment en êtes-vous venue à jouer La Bolduc ?
D. L.-W. : En fait, j’allais auditionner pour un petit rôle dans un film, chez Lucie Robitaille qui est l’agente de casting, et juste avant mon audition elle me dit : « Viens me voir après, j’ai des chansons à te donner, j’ai une grosse audition pour toi qui s’en vient, La Bolduc, le film sur sa vie. » Et là je fais « Oh my god », c’est à moi cette affaire-là. C’est pour moi! Évidemment, le petit rôle, je ne l’ai pas eu, tu devineras que je n’étais pas là mentalement. Elle me donne les choses à préparer pour l’audition, je suis allé à l’audition et là je me demandais qui d’autre pourrait auditionner pour ça, on se connait pas mal tous entre nous. Finalement je suis allé auditionner, je ne connaissais pas François Bouvier, le réalisateur. L’audition a duré deux heures, ce qui est très long pour une audition : d’habitude, ça dure quinze minutes à peu près. Quand j’ai su que j’avais le rôle quelques semaines plus tard, j’ai su aussi que j’avais été la seule à auditionner. Donc, ils m’avaient dans la mire, mais ils voulaient quand même me tester pour voir si j’avais les reins assez solides pour un rôle de cette envergure.

CEUC : Est-ce que c’est intimidant d’interpréter une si grande femme ?
D. L.-W. : Au début, oui, il y avait un petit vertige, quand même. Je me demandais : « par où je prends ça? Par quel bord je rentre dans cette madame-là, dans cette histoire-là? » Et très vite, ce qui m’a beaucoup rassuré, c’est François, le réalisateur, qui m’a dit : « C’est notre interprétation de La Bolduc. Faut pas essayer de jouer La Bolduc. La Bolduc y en a une pis ça adonne que c’est pas nous! » Moi tout ce que je pouvais faire, c’était jouer MA Bolduc et La Bolduc que François et que Frédéric, le scénariste, voulaient raconter. On a assumé que c’était notre interprétation de La Bolduc. On se questionnait sur plein de choses, sur l’accent par exemple : dans ses chansons elle a un accent, quand elle parle, elle doit en avoir un, en fait elle roule ses « r » quand elle parle, etc. Ce sont tous des choix artistiques qu’on a dû faire.

CEUC : Les chansons de La Bolduc ont-elles constitué un défi pour vous?
D. L.-W. : Oui! C’est sûr que c’était un défi, à cause de la turlute évidemment. Je n’avais jamais turluté avant. Donc, à ce niveau-là, ça a été un défi. Aussi au niveau du souffle, ça je n’en ai pas parlé souvent, mais La Bolduc avait une longueur (c’est très technique), elle avait une longueur de souffle incroyable, elle avait un coffre incroyable, mais naturel. Non seulement j’ai travaillé ça, mais il y a des chansons comme Le bouton sur le bout de la langue dans lesquelles il y a des endroits précis où je dois respirer, et si j’oublie de prendre mon souffle, je ne me rends pas au bout de la phrase.

CEUC s’est également entretenu avec la jeune Laurence Deschênes, qui interprète la fille de La Bolduc.

CEUC : Pourquoi avoir décidé d’interpréter la fille de La Bolduc ?
Laurence Deschênes : Denise Bolduc est vraiment une petite fille très allumée et très ouverte d’esprit qui admire sa mère, qui voulait la suivre, partir avec elle en tournée, écrire des chansons avec elle. C’est une petite fille avec une très grande maturité déjà et je trouvais qu’elle était un peu comme moi.

CEUC : Comment vous êtes-vous préparée pour ce rôle ?
L. D. : J’avais des pièces de piano à apprendre, parce que même si les morceaux étaient déjà enregistrés, j’essayais de les apprendre pour ne pas faire n’importe quoi à l’écran. Donc, ma préparation s’est faite plus en piano.

CEUC : Un peu plus tôt, vous disiez que votre rôle consistait à jouer une fille très mature pour son âge et que vous vous reconnaissiez en elle. On dit souvent que les enfants qui commencent à faire de la télévision tôt acquièrent rapidement une certaine maturité parce qu’ils se retrouvent dans un milieu d’adultes. Est-ce que vous croyez que ça vous a aidé pour votre rôle d’avoir commencé si tôt à côtoyer le milieu artistique?
L. D. : Je pense que oui, parce que dans le monde du cinéma, bien que tu n’es pas laissé à toi-même, il faut tout de même que tu sois à ton affaire pour apprendre tes textes et être à l’heure. C’est sûr que tu développes une maturité et je pense que ça m’a aidé parce que je fais ça depuis que j’ai sept ans.

Finalement, CEUC a pu également poser quelques questions au réalisateur du film, François Bouvier.

CEUC : Pourquoi avez-vous décidé de réaliser un film sur La Bolduc?
François Bouvier : D’une part, ce n’est pas moi qui l’ai décidé, mais quand on me l’a proposé, j’étais en tournage avec André Rouleau, je faisais le film Paul à Québec. André Rouleau avait deux nouvelles à m’annoncer, une mauvaise et une bonne. Il m’a donné la bonne en premier : on me proposait de faire le film sur La Bolduc. Mais moi, il y a plusieurs années, je m’étais posé la question suivante : « Si je fais un film sur un personnage historique un jour, ce sera sur qui? » Et là je me disais que j’aimerais bien en faire un sur Maurice Richard, mais quelques années plus tard le film s’est fait, alors j’ai mis une croix là-dessus. J’avais eu la même idée pour Louis Cyr, mais le film s’est fait aussi, j’ai donc dû faire une croix là-dessus aussi; mais il y avait en plus La Bolduc, qui est pour moi un personnage incontournable, une femme d’exception. Quand André m’a proposé ça, je me suis dit : « My god, ça fait partie de mon top trois. » Bizarrement, quand on a proposé le projet aux institutions qui financent, on a appris qu’il y avait deux autres projets de film pour La Bolduc. Et c’est le nôtre qui a été choisi.

CEUC : Est-ce difficile de réaliser un film sur une femme comme La Bolduc?
F. B. : Tous les films sont difficiles à faire, mais moi je disais toujours à Debbie : « On fait un film sur une mère de famille, une épouse qui est devenue chanteuse, on ne fait pas un film sur une chanteuse qui était aussi mère de famille et épouse. » Alors, on a voulu représenter le personnage de cette femme-là, au quotidien avec son mari et avec ses enfants dans un cadre historique bien précis. Évidemment, c’était une époque aux temps durs, c’était la crise, caractérisée par l’oppression du clergé et par la montée du féminisme avec madame Thérèse Casgrain. Alors en s’appuyant sur ce que vivent ces personnages à cette période-là, on est dans l’émotion : on construit un film sur une histoire à raconter, avec des personnages qui éprouvent des émotions.

CEUC : Sur le plan des costumes et des décors, avec qui avez-vous travaillé?
F. B. : Avec une gang extraordinaire. Les décors, c’était avec Normand Sarrazin, un grand directeur artistique qui avait commencé la production avec nous et qui avait fait toute la préparation et la préproduction deux semaines. Il a quitté (et ça, c’est malheureux) parce qu’il avait un mal de dos épouvantable, puis j’ai appris qu’il était décédé. C’est Raymond Dupuis qui a pris la relève. Tous les départements artistiquessont composés de gens qui ont fait un travail colossal. C’est titanesque ce qu’ils ont fait. Parce qu’on travaille quand même sur trois décennies, alors les costumes d’une décennie ne sont pas les mêmes que l’autre, même chose pour les coiffures. Il y a un travail de recherche extraordinaire et une application de cette recherche dans ce que les gens ont créé. En ce qui concerne les décors, on avait des archives qui nous montraient le Montréal de ces années-là, sauf que ça n’existe plus. Même si on trouve des maisons qui ont été construites dans les années 20, il n’ya pas une fenêtre qui est restée pareille, et les balconse sont différents car ils sont en plastique et plus en bois. Certains décors intérieurs ont été refaits, ont été construits. Quand on a fait les extérieurs, on a eu recours à une équipe des effets spéciaux CGI. Le tramway qui passe, c’est des effets spéciaux, il n’existe pas. Il y a un gros, gros travail de création, et ensuite, il y a le travail d’effacer,c’est-à-dire que si on travaillait sur une rue et qu’on voyait une coupole, il fallait tout effacer. Alors toutes ces équipes-là font un travail immense.

La Bolduc est présentement en salle dans les cinémas près de chez vous. Bon cinéma!