//Speak White, 50 ans plus tard

Speak White, 50 ans plus tard

Nous célébrons cet automne le 50e anniversaire du poème de Michèle Lalonde, Speak White, l’un des textes les plus connus de la poésie québécoise. On se rappelle la lecture du texte par l’auteure lors de la mythique Nuit de la poésie au Gèsu de Montréal en mars 1970, nuit immortalisée par le cinéaste Jean-Claude Labrecque. Lorsqu’elle le lit sur la scène en 70, le poème est déjà bien connu du public : il a déjà fait fureur deux années auparavant, sur une autre scène.

Par Cynthia Harvey, professeur de littérature

Michelle Lalonde lors de la Nuit de la poésie de 1970. Photo: ONF

Dans un entretien accordé à Mario Girard, journaliste de La Presse, Michèle Lalonde raconte qu’elle devait participer à un événement baptisé Chansons et poèmes de la résistance, en compagnie des poètes Gaston Miron et Pierre Morency, et y présenter un nouveau texte. Elle s’est lancée dans l’écriture de Speak White, en se tenant debout, car elle savait qu’il serait déclamé à haute voix par une comédienne, Michelle Rossignol.

« Je me suis donc mise dans cette condition. Je l’ai ensuite tapé à deux doigts sur une machine à écrire avec un papier carbone pour faire une deuxième copie. Je lui ai apporté le texte quelques minutes avant la générale qui avait lieu le jour même du spectacle, un lundi du mois d’octobre 1968. On est allées dans les toilettes de la Comédie-Canadienne [aujourd’hui le TNM] et je lui ai donné des indications. Je lui ai dit : “Si tu le récites comme ça, tu vas voir, la salle va lever.” J’étais assez certaine de l’impact que ça aurait. » (La Presse)

Le titre du poème, Speak White, renvoie à une injure lancée par les anglophones quand la langue française était parlée en public. « Ça ne vient pas de moi. [dit-elle] Ça existait depuis des décennies. On l’utilisait dans les plantations américaines pour inciter les Noirs à s’exprimer dans la langue de leurs maîtres. Chez nous, même en 68, ça existait encore. Heureusement, cette expression a disparu avec l’apparition des lois qui protègent notre langue. » (La Presse)

Lalonde a écrit des textes radiophoniques, des scénarios et des pièces de théâtre. Ses positions sur la question de l’identité et de la langue québécoises ont été résumées dans un ouvrage publié à Paris en 1979 et intitulé Défense et illustration de la langue québécoise. Maintenant retraitée, elle habite une résidence de personnes âgées où elle vit dans le plus pur anonymat. Pour qui a vu le film de Labrecque, Michèle Lalonde reste toujours jeune.

Son texte continue de résonner comme un appel à la résistance devant toutes les formes d’oppression.  En 1980, Marco Micone proposait quant à lui son Speak What qui se voulait un appel aux Québécois.e.s pour une meilleure intégration des immigrant.e.s. Lors du Printemps érable, le Speak Red de Catherine Côté-Ostiguy, une bachelière en langue et littérature française de l’université McGill, devient le manifeste identitaire des carrés rouges. À chaque génération ou groupe social sa lecture ou sa version revisitée de Speak White.

Pour souligner les 50 ans de ce grand poème, nous vous invitons à faire parvenir votre pastiche de l’œuvre, un texte écrit « à la manière de » Speak White, avant le 14 octobre, à l’adresse ceuc@uqac.ca. Les textes reçus pourront être publiés dans ce journal lors de l’édition de novembre.

De plus, un événement organisé conjointement avec le MAGE-UQAC permettra d’assister à la projection publique de la lecture du poème par Lalonde en 1970. Cette projection sera suivie d’un micro ouvert où des pastiches pourront être lus. Surveillez les écrans pour plus d’informations.

Voir également la Chronique de Mario Girard, « Petite histoire d’un grand poème »

Histoire de donner un exemple de pastiche, je vous propose une tentative de mon cru…

Parle pas

Parle pas

Pas trop vite, pas trop fort, pas trop souvent

Il faut pas déplaire

Garder son jeu fermé

L’œil ouvert

Texte-moi donc à la place

T’es branché sur le monde

Parle comme Gates, comme Jobs

Oublie la langue de tes grands-parents

Sous-scolarisés

Parle soft

Sois de ton temps

D’aucun lieu, d’aucun pays

Dématérialisé

Le monde t’appartient

T’es blé d’Inde

Toujours du bon bord

T’as du crédit

Deux langues secondes

De l’itinérance

Des données mobiles

Du fun – du gros fun noir

Entre deux shifts

Tu ramasses ton cash

Pour t’en aller – pour voyager

Exister sur Facebook

Visiter des pays qui existent

Qui n’ont pas peur de se nommer

D’accueillir

De décider

D’être des nations unies

Parle pas de ça

Pas ici, pas à table, pas pantoute

On veut pas de chicane

On est tannés de ces histoires-là

De la fierté

Des idéologies

Check la Marine, de l’autre bord

Check Le Pen

Tu connais plus ta droite pis ta gauche

Coincé au milieu

On te fait porter l’odieux

Des débats

Du droit à l’existence

Ça fait que tu te la fermes

Tu rêves d’être ailleurs

Citoyen du monde

Sans pays

Bit coins entre les dents

Tu check ton cell

T’oublies pas ton chargeur

Les livres sont trop pesants

Tu textes

Correction automatique

Assurance qualité

Mais quand tu vois les champs

Autour du lac en forme de crabe

Quand tu entends le nom des rivières

Péribonka

Ashuapmushuan

Mistassini

Quand tu lèves les yeux

Maison centenaire

Foin coupé

Tu rêves de planter un chêne

Comme Vigneault

D’être quelque part chez toi

Pour dire welcome

Enraciné

Portes et fenêtres ouvertes

Bourrasques dans les rideaux

Rencontrer

Des gens venus d’ailleurs

Se raconter

À l’aise dans leurs mots

Mêlés au tien

Comme deux langues

Embrasées