Éclats terminologiques

Voici revenue la neige. Il est prudent d’avoir ses pneus d’hiver, pour soi-même et les autres. On associe la neige à l’hiver, même si la date n’est pas atteinte. On associe aussi certains éléments au mot « démocratie », par exemple. Il y certainement plus de pays se targuant d’être démocratiques que tyranniques

Par Emmanuel Trotobas

Photo : Courtoisie 3REG

Cette opposition est quasi-automatique. On compte dans les pays qui se disent démocratiques les pays industriels, qui exercent beaucoup d’oppression à l’étranger sur les gens et l’environnement – même ici, la République populaire de Chine, la République démocratique du Congo et bien d’autres qui ne sont pas ainsi nommés explicitement, mais dont le régime se déclare porteur.

Il y a eu la République démocratique allemande, ancienne Allemagne de l’Est. Vous souvenez-vous? Cela fait trente ans ce mois-ci. Il y a donc beaucoup d’états qui se disent démocratiques. Sous ce mot se cachent des réalités bien différentes, au niveau des états comme à d’autres paliers décisionnels. Il en est ainsi dans les conseils municipaux. Le terme même de région est polysémique, selon l’échelle. 

Sous couverts de termes largement défendables, que l’on ne remet plus en question (dont la démocratie), de termes couvrant des droits que l’on croit connaître, que l’on croit acquis, on voit des gens servir, au nom de la démocratie, le néo-libéralisme. 

Comme le disent Maillé et Batellier dans Acceptabilité sociale, sans oui, c’est non, « l’acceptabilité sociale existait avant qu’on en parle ; cette expression a été utilisée plus de 2000 fois depuis un rapport du Bureau d’Audience Publique sur l’Environnement (BAPE) en 1983 ». 

Certaines définitions ne changent cependant pas forcément. Les mots sont encore à redécouvrir. Il faut revoir l’écart entre les définitions, les concepts des régimes, qu’ils soient libéraux, communistes et socialistes. On a besoin de se rééduquer, pour voir l’écart qui s’est creusé entre certains penseurs et des hommes d’États se prétendant de tel ou tel mouvance. 

Comme le dit l’auteur et philosophe Alain Denault lors d’une entrevue à l’émission Plus on est de fous plus on lit, il faut redonner leur sens aux mots : « Des mots comme « économie » ou bien « démocratie » ou « politique », sont des mots qui sont appelés à gagner de nouvelles définitions dans notre histoire récente. […] Il faut cesser de passer par les économistes pour penser l’économie. Si l’on passe par d’autres voies, ça nous permet de penser [l’économie] en matière de relations fécondes. » (Radio-Canada) 

Les termes de démocratie et de république ouvrent sur des champs référentiels à connotations très diverses. On pourrait schématiser rapidement en se rappelant que la démocratie était évoquée, tout comme la rex publica (chose publique), dans les civilisations d’abord grecques puis romaines. Aujourd’hui, l’histoire est passée sur ces termes comme un bulldozer sur un chantier, ou plutôt comme le vent érodant la falaise. 

Vous êtes rassurés par des chiffres sur l’amélioration de nos conditions de vie sur terre. Vous ne voudriez pas vivre cent ans en arrière? Bien que je comprenne l’attitude, quand il y a la gratitude, je me méfie du mythe du progrès. Bien sûr il y a eu des progrès.  

Mais regardons maintenant où nous en sommes. Avec des problèmes d’extinction, on parle d’anthropocène néfaste et bien sûr d’éco-anxiété. Si vous êtes trop optimiste, je pourrais simplement vous conseiller de faire le même genre de parcours que je viens de faire cette semaine : après avoir suivi une conférence sur le sujet de l’éco-anxiété — auquel je m’étais déjà intéressé; qui n’en a pas entendu parler? —, j’ai été à celle concernant les autochtones du Brésil dans le cadre des Journées québécoises de la solidarité internationale (JQSI), pour ensuite parcourir l’exposition du Zoom Photo Festival. Cela m’a rappelé les dires d’un sage : si tu es trop optimiste, va faire un tour dans un hôpital. Je comprends qu’il est important de se relier à la réalité quotidienne du monde dans lequel on est incarné. 

Là, il est de bon ton de se rappeler, alors que plusieurs sont d’accord pour dire que nous vivons aujourd’hui un mélange de « 1984 », de Georges Orwell et du « Meilleur des mondes », d’Aldous Huxley, mes propos susmentionnés, par lesquels j’amenai, comme Alain Denault, à revisiter les sens de termes fréquemment employés, en réactualisant notre contenu et notre contenant. Dans quel monde vit-on? Qu’apporte-t-on au monde? 

La grande accélération qu’a donnée la révolution industrielle, adjointe à la conquête de la quasi-totalité du territoire terrestre, le premier voyage sur la lune et la première photo, sans parler des idéologies entourant tous ces phénomènes, nous laisse dans une obligation d’un renouveau pour prendre du recul dans l’espace et dans le temps. 

Comment peut-on apporter quelque chose au monde, sachant qu’il change tout le temps? 

Le commun des citoyens se retrouve freiné par des mécanismes propres à nos « démocraties ». Malgré des dirigeants élus, ces derniers arrivent à agir en autocrates. N’a-t-on pas un exemple criant dans le pays d’à côté? Les procédures de destitution sont compliquées. On peut comprendre qu’elles ne soient pas trop simples, mais quand même, on dira que la « démocratie » est en jeu, et surtout que tout ce que l’on entend par bonne gouvernance est dévoyé. Les projets de développement en jeu ici-même, à Saguenay, polarisent les débats. 

Il serait donc, selon moi, pertinent de réactualiser notre vocabulaire, ou au moins de le revisiter, pour rappeler ce que définissent les termes couramment utilisés. Parce que le monde, évidemment, change. Dans cette réflexion, nous pouvons être inventifs et réalistes, tout en questionnant nos perspectives d’avenir. Nos terminologies évoluent avec nos visons du monde et les changements que nous y apportons.