Ténèbre: Dans la nuit coloniale

La Peuplade fait paraitre, ce 23 janvier, le tout premier roman de l’auteur, éditeur et chargé de cours Paul Kawczak. À la vue des commentaires dithyrambiques déjà générés par de nombreux libraires et les nominations pour des prix littéraires qu’il se mérite, le roman Ténèbre et son auteur devraient connaître une année 2020 bien remplie.

Par Stéphane Boivin

Il est difficile de parler de Ténèbre tant l’œuvre est dense et haletante. Le livre raconte l’expédition d’un jeune géomètre belge, Pierre Claes, dont la mission est de transposer sur le continent africain les frontières arbitraires décidées par les puissances coloniales européennes. Dès son arrivée au Congo belge, alors propriété privée du roi Léopold, la réalité aura cependant raison de toute approche cartésienne.

Dans la deuxième moitié du 19ième siècle où se situe Ténébre, les idéaux humanistes ont la vie dure alors qu’ils se butent à la naissance d’un capitalisme exacerbé. Témoin du traitement barbare dont sont victimes les Congolais, exploités dans la récolte du caoutchouc, la mission de Pierre se mutera en un voyage halluciné vers les confins du continent.

Notre entrevue avec Paul Kawczak
Paul Kawczak. Photo: Laurence Grandbois Bernard

« À l’origine, le but de mon projet n’était pas d’écrire sur le Congo mais plutôt sur la « découpe » sous toutes ses formes possibles, explique Paul Kawczak. Par mes lectures, j’ai découvert que le Congo était l’un de ces pays artificiels qu’on découpe à la règle, mais qu’il y avait aussi tout un système de pénalisation des travailleurs qui passait par la mutilation. »

L’aventure fictive de Pierre Claes, telle qu’écrite par Kawczak, fait traverser aux lectrices et lecteurs les fièvres, les hallucinations, les rencontres étranges vécues par le héros sur son bateau remontant le fleuve Congo. À la manière d’Au cœur des Ténèbres de Joseph Conrad ou du Apocalypse now de Francis Ford Coppola, Ténèbre semble vouloir éprouver les raisons de la déraison par la traversée de territoires physiques et psychiques inconnus.

Politique

La prémisse du livre, soit cette exploitation barbare des ressources et des corps vue par un jeune européen, nous laissait présager une dimension politique forte, au cœur des réflexions postcoloniales de notre époque. Si la politique est l’une des dimensions de Ténèbre, l’auteur originaire de Besançon n’a pas voulu l’aborder sous un angle pragmatique.

« Ce ne sont pas des questions politiques comme on pourrait l’entendre, en termes de gestion immédiate de la vie commune ou de relations internationales. Mais en même temps tout le livre est très politique. En m’intéressant à la découpe, je voulais m’attarder à une forme de violence qui est très propre à l’action occidentale, qui, si on l’observe, a beaucoup procédé par mutilation, qu’elle soit symbolique ou sur les corps. Et ce qui touche aux corps et aux territoires est profondément politique. »

Galerie de personnages

L’une des forces de Ténèbre est de proposer de nombreux personnages aussi étranges que fascinants. Tatoueur et bourreau chinois passé maître dans l’art de la découpe, parias européens réfugiés en Afrique… une foule de personnages fictifs y croise des figures historiques tels un Baudelaire mourant, un Verlaine se délitant ou encore l’explorateur Pierre Savorgnan de Brazza. Ces allers-retours entre l’histoire vraie et le fantasme, entre le Congo et l’Europe font de Ténèbre un roman que nous n’aurions jamais l’idée d’abandonner.

En lice

Avant même son lancement, le premier roman de Paul Kawczak est déjà en nomination pour deux prix littéraires, soit le Prix Première de la RTBF en Belgique et en France pour le Prix littéraire de Trouville. Un parcours à surveiller, mais surtout un livre à lire absolument.

Lancement le 6 février 17h à la librairie Point de Suspension