La société malade

Comme les milliers de victimes du virus, le néolibéralisme est sur respirateur artificiel. Le système international qui le tenait autrefois en vie devient, comme ses autres contradictions insupportables, son fossoyeur: plus rien ne peut désormais légitimer la boucherie opérée pendant des décennies sur les services sociaux et la santé. Si les impacts de l’austérité généralisée dans le monde occidental demeuraient parfois énigmatiques pour la majorité de la population, le prix à payer est aujourd’hui plus que tangible. 

Par Julien Lemay-Roche

La propagation immédiate de la Covid-19 par les échanges commerciaux vitaux entre les grands pays capitalistes aura donné un dur coup à la crédibilité du néolibre-échange. Aux premières heures de la crise, la baisse soudaine de la productivité en Chine faisait déjà chuter les cours boursiers, puis le prix du pétrole.  Le brut canadien est passé à moins de 10$ le baril, annonçant, selon le professeur Joseph Doucet, une baisse drastique des revenus des entreprises et des États. Goldman Sachs affirmait déjà, à la fin février, que les compagnies américaines verraient leur pourcentage de croissance stagner à zéro. La célèbre banque d’investissement ne disait pas cela, avant le récent krach, afin de rassurer. Elle se préparait au pire. 

Comment une pandémie si peu meurtrière, comparée à celles du siècle précédent, peut-elle faire autant de dégâts? La réponse est fort simple. D’abord, le néolibéralisme mondialisé a accentué l’interdépendance économique entre les États, une sorte de division internationale du travail. Ensuite, la plupart des États participant à cette division du travail ont été forcés par les institutions néolibérales de gruger jusqu’à la moelle toute dépense ne s’inscrivant pas dans la logique du libre marché. Donc, pas assez de lits disponibles pour les patients, pas assez de soignants, bref, pas assez de ressources pour répondre à la crise. Ainsi, la Chine qui tombe malade marquait le premier frein à l’économie mondiale. Les produits manufacturés de l’usine du monde sont essentiels pour l’Occident. Et quand l’espace Schengen fut touché par le virus, c’est l’austérité des dernières années qui a causé l’enfer en Italie.

On peut difficilement douter des rapports néfastes entre le libre marché et l’humain lorsque les mesures de santé sont parallèlement opposées à la croissance des marchés. Les travailleurs forcés au chômage ont rapidement compris ce paradoxe quand Hydro-Québec a annoncé qu’elle ne changerait pas le tarif d’électricité, ou quand Bell a gonflé ses factures, ou quand la Régie du logement s’est (du moins temporairement) mise du côté des propriétaires. En empêchant les gens de travailler tout en réclamant d’eux qu’ils paient leur juste part, le capital a réveillé une colère qui n’avait jusqu’ici pas le temps de s’affirmer. 

Heureusement, l’État québécois est revenu sur ses racines keynésiennes en forçant l’arrêt partiel des activités commerciales tout en offrant de l’aide financière aux confinés. Cela fait 40 ans que l’assurance chômage est attaquée sans cesse. Aujourd’hui, elle est exceptionnellement bonifiée. Le fédéral a également débloqué quelques 84 milliards de dollars dans le but de subvenir aux besoins de la population, bien que le gros du montant soit destiné aux entreprises. L’État irlandais a pour sa part pris le contrôle des hôpitaux privés. En France, le gouvernement Macron, le même qui imposait des politiques néolibérales à coups de matraques il y a quelques mois à peine, songe à la nationalisation de certaines entreprises. 

Face à la crise, le pouvoir de l’État devient la solution logique, solution accueillie à bras ouverts par l’écrasante majorité. Plusieurs idéalisent même le premier ministre et le directeur national de la Santé publique, le docteur Horacio Arruda, devant leur rôle de protecteurs du bien commun. Finie alors la suprématie de l’individualisme: tout le monde a pris conscience de l’importance de mesures collectives et de la solidarité sociale. En conséquence, peu de gens scandent encore l’efficacité de la main invisible devant l’ampleur de la pandémie. 

Ça n’empêche pas de voir d’un mauvais oeil les aspects plus autoritaires du confinement qui ont récemment fait surface. Le contrôle qui s’exerce de plus en plus, entre autre par la géolocalisation des téléphones pour déterminer la position de groupes d’individus, idem par le pouvoir accru des forces de l’ordre dans certains pays, a de quoi inquiéter. Néanmoins, il y a matière à argumenter qu’il s’agit-là d’un mal nécessaire pour contrer la circulation du virus. Dans cette optique, il paraît exagéré de craindre la vague de dénonciation ayant débuté, ici, avec l’interdiction de tout rassemblement. On ne peut blâmer les gens de faire du zèle face à de telles circonstances. Bien que certains critiques y voient un symptôme de mesquinerie égoïste caractéristique de notre époque, je suis personnellement d’avis que c’est un aspect propre à la recrudescence de la conscience sociale. 

Toutefois, il faut demeurer particulièrement vigilant. Comme Naomi Klein l’explique, ce genre de situation est une opportunité pour la classe dominante de pousser des projets de lois normalement impopulaires, profitant de la confusion générale, tel ce fut le cas au début du 21e siècle lors de l’ouragan Katrina et le tsunami en Asie. Il y a fort à parier que les lobby corporatistes sont présentement en train de manigancer en vue de tirer profit de la conjoncture actuelle. C’est d’ailleurs le cas au Canada, alors que le fédéral tente d’accélérer un projet de forage pétrolier dans l’est du pays en prenant avantage de l’inattention des électeurs. En Ohio, les avortements sont reportés, jugés «non-essentiels» par l’élite politique réactionnaire.

Il ne faut pas croire que l’ébranlement annoncé du système sera paisible. La lutte des classes aux États-Unis sera féroce. Le coût des soins de santé, même des simples tests de détection, est un affront direct à la qualité de vie de la classe salariée qui souffrait déjà bien avant les complications sanitaires. Les plus petits travailleurs aux plus bas salaires, ceux à qui on refuse des conditions raisonnables depuis des lustres, sont tout à coup irremplaçables. Tout le monde qui croyait mériter la misère se rend rapidement compte de son rôle essentiel. Les revendications ne tarderont pas et les conséquences de l’inaction de Trump ne seront pas ignorées. Bref, un énorme changement sociétal approche. Chacun de nous est énervé vis-à-vis l’incertitude. Après s’être laissées bercées par le cynisme et le désespoir, les générations plus jeunes ont le sentiment de vivre pour la première fois l’histoire avec un grand «h», fébriles à l’idée de voir un progrès significatif. Et alors, un vent nouveau se lève, une brise qui menace le statu quo aliénant des dernières décennies. Quiconque est anxieux a raison de l’être: nous assistons sans doute aujourd’hui aux derniers souffles du capitalisme tel que nous le connaissons. Ce dur moment passé, nous respirerons beaucoup mieux.