Les bernaches et la fin de l’Histoire

J’ai envie de parler de la Bernache du Canada. Bien sûr, certains me lancerons des pierres pour avoir le culot d’aborder un sujet aussi insignifiant en temps de crise… et c’est vrai. Laissez-moi donc me justifier, avant d’en venir à l’oiseau migrateur.

Par Simon Tremblay

C’est que les outardes me font penser à la mondialisation (ou à ce qui en reste). En regardant l’oiseau arriver de par-delà les frontières américaines, je ne peux m’empêcher de penser aux accords de libre-échange, au tourisme dans le Sud, et à la délocalisation des entreprises – à tout ce qui était lieu commun. Or, cette ouverture des États et des entreprises est battue en brèche comme elle ne l’a jamais été, depuis la fermeture des frontières il y a quelques semaines.

Le processus d’essoufflement de la mondialisation ne date pas d’hier, comme le montre la remontée de la droite populiste et des nationalismes. Mais, le repli majeur de tous les États du monde sur leurs frontières, en lien avec le COVID-19, pourrait bien sonner le glas de cette idéologie. La goutte qui fait déborder le vase. Il est donc légitime de se préoccuper de ce qui adviendra du système international des prochaines années : replis nationaux ou retour à la mondialisation?

Photo: Jim Culp

Pour les uns, la crise actuelle est l’opportunité rêvée – à ne pas manquer – pour pousser la transition écologique en passant par la démondialisation et le retour aux circuits économiques locaux. Pour d’autres, les adhérents au status quo, le plan de relance devrait se baser  sur la reprise immédiate du commerce mondial : sauver l’économie, en fournissant des liquidités aux pétrolières et autres grandes entreprises, s’il le faut.

Mais les adhérents au status quo font fausse route : rien ne sera plus jamais comme avant. Nous étions déjà dans la pente descendante du néolibéralisme et de la mondialisation. La crise écologique, la montée frappante des inégalités sociales et l’instabilité aveugle des chaînes d’approvisionnement mondiales le montrent bien. François Legault et son ministre de l’économie, Pierre Fitzgibbon, ont lancé le Panier Bleu, un répertoire des commerces québécois pour stimuler l’achat local. Cette mesure, et celles des autres États, s’inscrit dans une logique claire : nous avons poussé la mondialisation trop loin. Il est maintenant temps pour les nations d’en revenir à une économie locale saine et décentralisée, une souveraineté alimentaire, et à un approvisionnement sécuritaire en énergie propre et en matériel médical.  

Disons-le franchement: pour ceux qui croyaient venue la « Fin de l’Histoire » définitive par l’économie de marché mondialisée, se voir forcer d’arrêter le trafic commercial planétaire pour un minuscule virus invisible, c’est un fâcheux incident. On aurait imaginé l’effondrement des écosystèmes, le réchauffement climatique rampant ou une révolution sociale…mais un virus? Les plus grandes multinationales se croyait immortelles et toutes puissantes, mais elles ne le sont pas plus que nous devant une crise de santé publique – qu’elles ont d’ailleurs contribué à amplifier.

C’est au tour des théoriciens et sympathisants (de plus en plus nombreux) de l’écologie, de l’effondrement et de la décroissance de se lever et d’affirmer que la crise était évitable depuis des décennies. La COVID-19 n’est en ce sens que le dernier symptôme d’une érosion exponentielle de nos sociétés. La mondialisation voit sa dimension économique pâtir en miettes, et nous sommes forcés (heureusement) de revenir à l’achat local et à la souveraineté alimentaire. Tout n’est pas mauvais…

La crise sanitaire, on s’en sortira. Le plus grand danger, en ce qui concerne le mondial, est de jeter les bons côtés de la mondialisation avec les mauvais. Car ce repli des États – aux leaders populistes parfois carrément dangereux – risque de détruire les plus grands acquis du multilatéralisme. La mondialisation était porteuse de vertus universelles : la lutte pour la préservation de l’environnement, le droit des femmes, la paix, l’entreprise scientifique, la coopération internationale, etc. Nous aurons besoin d’une grande dose de courage politique et de vision pour sauver l’ONU et ses valeurs universelles face au rétrécissement du commerce mondial.  

Revenons au local : depuis le Saguenay, j’aime imaginer la première bernache du Canada qui percerait l’horizon, le symbole des symboles, l’incarnation héroïque de la volonté animale et du printemps qui arrive. Elle planerait dans le ciel, arrivant du Sud, par-delà le dangereux Parc des Laurentides et ses montagnes. Derrière elle apparaitrait une nuée de ses congénères, en forme de V, effectuant un cycle de migration gouverné par la loi de l’éternel retour entre l’ici et là-bas

Qu’en est-il de nous? De l’humanité? Car nous en sommes à chevaucher un point charnière de l’histoire moderne, celui de la crise de la COVID-19. Les discours politiques aperçus dans le paysage médiatique me font penser au débat philosophique entre la directionalité de l’Histoire et l’éternel retour. Sommes-nous de vulgaires animaux, effectuant un éternel retour entre le nous et le universel, qui comprend toutes les mêmes erreurs à effectuer encore et encore, inlassablement? Ou saurons-nous rendre intelligible la mondialisation, ses effets autant bénéfiques que pervers, pour en tirer des leçons, quelque plan de reconstruction? Je regarde les bernaches à nouveau. Elles jacassent, à fond. Toutes ont l’air en pleine-forme, infatigables. Leurs ailes reluisent et chaque plume est plus lustrée que les autres : elles forment une espèce heureuse, en paix. Enfin, elles peuvent se l’affirmer d’une façon totalement décomplexée: nous effectuons un éternel retour, mais eux, les humains, ont une direction, un logos. La mondialisation économique, la marchandisation de l’homme, ses navires citernes, son ciel rempli d’avion-cargo, tout cela n’aura été qu’un bref état passager d’un animal sinon confiné à comprendre le réel. Il comprendra, après-tout.