Les bernaches portent une cravate

Dans son plus récent texte, mon collègue Simon Tremblay compare ces oiseaux bien connus du Saguenay à la mondialisation. On connait la musique: la Bernache du Canada ne connaît pas de frontières, elle s’envole à La Baie et se pose à Old Orchard. Mais ce qu’on oublie de l’outarde, c’est son cri agressant et sa délicieuse chair qui en fait un copieux repas, largement apprécié des chasseurs. 

Par Julien Lemay-Roche

Comme on oublie que cette «espèce heureuse [et] en paix» se fait quotidiennement traquée pour sa viande tendre, on omet que la mondialisation n’est ni synonyme de liberté, ni le contraire d’un «replis national». On croit souvent à tort que la mondialisation n’est qu’un réseau d’échange entre les nations, voire une ouverture sur les autres. C’est un discours qui en prend large depuis fort longtemps et qui a servi, depuis son existence, à justifier d’une part la restructuration de l’État et l’économie, et d’autre part à décrédibiliser les principaux opposants du libre échange. Ainsi, il existe une distinction décisive entre «l’idée» de la mondialisation et ses rapports concrets.

Selon Jacques B. Gélinas, «ce capitalisme globalisé se caractérise par l’expansion planétaire d’un marché dérèglementé qui tend à englober dans la sphère marchande toutes les ressources de la planète et toutes les activités humaines», de la culture à l’éducation, bref, «la vie elle-même». Au final, la mondialisation telle que nous la connaissons est un système visant à assujettir le politique à l’économique, à établir une division internationale du travail qui avantage les grands pays capitalistes dominants, ou, pour emprunter le concept de Gramsci, le centre qui profite de la périphérie.  Le néolibéralisme n’est alors que l’expression idéologique de ce changement paradigmatique opéré au tournant des années 1980. La mondialisation n’est donc pas allée «trop loin», comme l’affirme Simon Tremblay, elle est allée exactement où elle devait aller. 

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Voilà comment est traduit ce passé qu’il ne faut pas jeter avec l’eau du bain, dans ses mots: «la mondialisation était porteuse de vertus universelles : la lutte pour la préservation de l’environnement, le droit des femmes, la paix, l’entreprise scientifique, la coopération internationale, etc». Peut-être les troupeaux d’outardes l’ont-t-il obnubilé. C’est bien la première fois qu’on me dit que la lutte au changement climatique est favorisée par la mondialisation. Si l’augmentation de la production des GES, jusqu’à la récente crise, n’était pas assez convaincante, nous n’avons qu’à se demander de quel droit les compagnies, si ce n’est les paramètres de la mondialisation, s’établissent dans les pays sans normes écologiques ou presque afin de maintenir leurs taux de profit. Pour la question des femmes, il y en a probablement, dans certains pays, qui auraient ri jaune à la lecture de ces lignes. On comprend que l’Arabie Saoudite et ses voisins s’inscrivent très bien parmi les acteurs de la mondialisation sans que le traitement qu’ils réservent aux femmes fasse rempart au commerce. Rappelons-nous que le premier ministre Justin Trudeau, avec son cabinet paritaire, a vendu des armes à cette monarchie misogyne sans grands remords. J’oserais même ajouter que la révolution d’octobre 1917, sans compter le pire qui a suivi, a donné plus de droits aux femmes et aux personnes LGBTQ+ que n’importe quel pays capitaliste à ce jour. Pour ce qui est de la science, on peut très bien évoquer toutes les ressources qui sont investies dans des recherches dans le but d’obtenir un brevet en premier. En vérité, la mondialisation n’est pas synonyme de collaboration, elle est synonyme de compétition.

À l’instar de cette noblesse associée à la mondialisation, une tendance est apparue en réponse à l’émergence d’une réaction protectionniste ou nationaliste. Il est qualifié de populiste quiconque s’adressant au peuple pour critiquer le système actuel et la classe à sa tête. Si le camarade Simon Tremblay n’a pas jugé nécessaire d’identifier ce qu’il qualifie de «populiste», c’est qu’il existe peu de définitions appuyées scientifiquement. Il est commun de coller l’étiquette à l’aveuglette quand certaines caractéristiques font surface. Le discours qui divise, la xénophobie, l’inquiétude face à la mondialisation, et bien sûr le nationalisme, sont tous des aspects à connotation négative sur lesquels le populisme se rattache pour les plus critiques. C’est d’ailleurs ce que le sociologue Raphaël Liogier prétend, de quelle manière il nomme le discours moderne de «populisme liquide» en raison de son côté «fluctuant dans le fond» et «opiniologique», par exemple. Cette définition est bien commode et forcément élitiste. De cette vision large et sans grande nuance, seront qualifiés de populistes le Brexit et le mouvement des Gilets Jaunes; Boris Johnson sera populiste au même titre que Mélanchon, et Mélenchon au même titre que Marine Le Pen. Une comparaison sera faite entre l’époque où la raison primait et le présent où l’émotion domine. Une époque où la logique du libre marché volait avec les vents dominants «en forme de V», et une autre où on l’abat à la carabine. 

Ça n’est pas étonnant alors que mon camarade du CEUC s’inquiète des conséquences de la crise. S’il a raison de voir la montée de ce qui est appelé «populisme» comme un symptôme du déclin idéologique du néolibre-échange et de la globalisation (Jacques B. Gélinas), son erreur réside dans sa croyance que l’ouverture des pays à la collaboration ne peut coexister avec ce «populisme» émergeant. C’est là un mariage biaisé des «valeurs universelles» au «commerce mondial», pour reprendre ses mots. Ce n’est pas dans le contexte du commerce mondial néolibéral que la Convention de Genève est née, mais plutôt dans un contexte de reconstruction, de protection des marchés et de politiques keynésiennes. Comme ce «populisme» est né d’un contexte néolibéral, quelque chose d’autre prendra sa place dans ce contexte nouveau. Si ce qui le tracasse est l’arrêt des échanges entre les nations et la barbarie, il peut dormir sur ses deux oreilles: les échanges internationaux et culturels seront toujours indispensables tant que l’autonomie totale est inaccessible. 

Au final, la chute du néolibéralisme et du marché mondial ne signifie qu’une chose certaine: l’État reprend ses droits. Le retour de la souveraineté politique des nations signifie plus de pouvoir sur les entreprises privées, plus d’initiative concernant le climat, plus de projets collectifs. Avec ce retour de l’État, le peuple risque de réclamer bien plus de droits et de libertés, beaucoup plus de démocratie. Il risque d’être beaucoup plus progressiste que réactionnaire, beaucoup plus pacifiste. La chute de la mondialisation ne peut à mon avis qu’apporter des bienfaits. 

Quand on s’acharne à voir la bernache comme un symbole, on oublie qu’il s’agit d’un oiseau.